Interview de Bruno Duvergé, député à l’Assemblée Nationale et alumni d’emlyon

Interview de Bruno Duvergé, député à l’Assemblée Nationale et alumni d’emlyon

Devenir député après avoir étudié à emlyon, c’est possible ! Dans cet entretien, Bruno Duvergé nous raconte les différentes étapes de son parcours qui l’ont conduit à s’orienter dans la vie politique, ou la “vie publique”, comme il préfère l’appeler. Conseils aux étudiants qui souhaitent s’orienter dans cette voie, témoignage de son quotidien à l’Assemblée Nationale… Zoom sur ce parcours atypique !


Bonjour Monsieur, tout d’abord pourriez-vous vous présenter ?

Je suis Bruno Duvergé, et je suis rentré à emlyon en 1983, dans le cadre de ce qui était à l’époque le MBA – le CESMAaprès avoir fait l’INSA, une école d’ingénieur. J’ai eu une carrière internationale, puis en 2007 je suis rentré en France, dans mon petit village du Pas-de-Calais, et je me suis consacré aux personnes, au territoire. Je suis devenu maire, conseiller général, et depuis 2017, je suis député de la première circonscription du Pas-de-Calais.

Avant de devenir député, vous avez été un jour, comme nous, élève à emlyon. Pouvez-vous revenir pour nous sur votre parcours et sur ce qui vous a finalement motivé à rejoindre le secteur public ? 

Pour commencer, durant la première moitié de ma vie, j’étais dans la droite ligne de mes études d’ingénieur et d’emlyon. Juste après emlyon, j’ai intégré HP où j’ai eu une carrière assez passionnante, je ne suis jamais resté plus de deux ans au même poste : par exemple, j’ai commencé au contrôle de gestion pendant trois ans, puis je suis entré dans l’informatique. Je suis ensuite devenu directeur financier, puis directeur administratif et financier en Angleterre, […] directeur général du service après-vente pour l’Europe, puis États-Unis/Canada aux États-Unis, et enfin directeur mondial pour la garantie des produits HP dans le monde.

À un moment donné, je me suis dit que j’avais gagné suffisamment d’argent, je me sentais en sécurité pour prendre des risques et revenir dans ma région, afin de partager aux autres mon expérience. Je suis parti d’HP, et un jour, j’ai rencontré le maire d’Arras qui était aussi sénateur. Je lui ai expliqué mon projet, mon souhait d’aider les gens et de m’occuper du territoire. Il m’a dit que cela s’appelait faire de la politique. Il m’a alors conseillé de me présenter aux élections municipales et cantonales de mon village de 2008, et j’ai été élu maire et conseiller général. Petit à petit, j’ai commencé à travailler pour des communautés de communes, en les aidant à avoir un business plan comme une entreprise peut en avoir un, sur la base du développement économique. J’ai été réélu maire et conseiller départemental, mais aussi vice-président de ma communauté de communes et vice-président de la Fédération Départementale de l’Energie ; puis je me suis présenté aux élections législatives de 2017 où j’ai été élu. C’est ainsi que je suis arrivé dans le monde politique, dans le monde du développement territorial, des “affaires publiques”, comme vous l’appelez. C’est intéressant que vous utilisiez ce terme, car on ne l’utilise jamais !

Quel terme utilisez-vous à la place ?

Je préfère dire que « je m’intéresse à la vie de tous les jours » ! C’est le premier message que je vous passerais : vous pouvez voir le monde à travers les entreprises, mais pour voir le maximum de personnes, c’est la vie publique. La vie publique, c’est la vraie vie pour moi. C’est la vie qui permet de rencontrer tout le monde, toutes les classes sociales, tous types d’entreprises et d’associations. Lorsque nous quittons le monde de l’entreprise, nous nous rendons compte que nous sommes passés à côté de beaucoup de choses, car nous restions uniquement focalisés sur notre entreprise et notre business. Quand je travaillais chez HP, seul le business de l’informatique me passionnait. Je me suis rendu compte que j’aurais pu apprendre plus si j’avais été plus ouvert à la vie publique. Finalement, cette reconversion a été une recherche de sens.

Pourriez-vous nous en dire plus sur votre quotidien ? Concrètement, comment se passe la journée d’un député à l’Assemblée Nationale ?

Le lundi, je reste généralement dans ma circonscription. Nous faisons une réunion le matin avec mon équipe qui est composée de cinq autres personnes : une suppléante, trois collaborateurs et une assistante administrative. Nous revoyons ensemble mon planning, nous faisons le point sur tout ce que nous avons vu durant la semaine, nous discutons ensemble de la manière dont nous allons aborder les semaines suivantes et nous commençons des réflexions de fond sur les projets de loi qui vont arriver ou sur les problématiques que nous avons rencontrées sur le terrain.

Le mardi, je pars à Paris pour rejoindre mon bureau à l’Assemblée nationale. Je commence le matin par une réunion de deux à trois heures avec mon groupe politique le MoDem. Au cours de cette réunion, nous préparons également les textes de loi de la semaine et nous essayons de nous forger une opinion de groupe sur les différents sujets qui vont être discutés. C’est toujours un moment très intéressant !

Le mardi à quinze heures, ce sont les « Questions Orales d’Actualité au Gouvernement ». Il s’agit de la partie la plus visible de la fonction mais c’est également celle que je trouve la moins intéressante.

Puis, je commence à travailler soit en commission, soit dans l’hémicycle. En ce qui me concerne, je suis actuellement membre de la commission des finances. Je me rends alors compte à quel point tout l’enseignement à emlyon est important, il me permet d’avoir un autre regard sur les finances.

Si je ne suis pas en commission, je peux être dans l’hémicycle à partir de 17h et j’y passe ensuite la nuit.

Le mercredi matin, je travaille très souvent en commission.

Mon emploi du temps pour le reste de la semaine dépend de mon implication dans les textes de loi. Si je ne suis pas impliqué dans les textes, je rentre alors en circonscription où mon équipe m’a organisé des rencontres avec l’ensemble du territoire. Je rencontre des associations, des entreprises, des maires ainsi que des organismes départementaux ; préfecture, chambres consulaires, CPAM, MSA, CAF, CARSAT… Ceci me permet d’aborder des sujets qui préoccupent la population sur le terrain.

Par exemple, en ce moment, ma priorité est « les maires élus pour la première fois en 2020 ». J’ai une circonscription très rurale avec 294 communes d’environ 300 habitants en moyenne et 108 d’entre elles ont un nouveau maire. Ainsi, chaque vendredi, je pars à la rencontre de quatre à cinq nouveaux maires pour les aider à prendre leur fonction.

En outre, je travaille également beaucoup avec les communautés de communes. Il est important que vous compreniez bien leur rôle car les communautés de communes, tout comme les communautés d’agglomération, peuvent être très utiles pour aider les entreprises dans leur développement économique. Mais pour vous aussi, les communautés de communes représentent des opportunités d’emplois : les collectivités territoriales peuvent désormais embaucher des personnes en CDI sous contrat privé. Il s’agit de fonctions qui sont vraiment très intéressantes ! Je vois des jeunes qui prennent beaucoup de plaisir à accompagner les entreprises au quotidien au sein des communautés de communes ou des communautés d’agglomération.

Voilà donc à quoi ressemble mon quotidien. Il faut néanmoins savoir que le rythme n’est pas toujours égal, je peux parfois passer une semaine complète à Paris. Ce fut notamment le cas lorsque j’étais président d’une commission spéciale sur « l’accélération et la simplification de l’action publique ». Ainsi, pendant un mois, j’étais chargé d’organiser les débats et les auditions. C’était passionnant mais je n’avais plus le temps d’aller sur le terrain.

Que conseilleriez-vous à un étudiant d’emlyon qui souhaite devenir député ? Y a-t-il des parcours à privilégier ?

Député n’est pas un métier. En fait, la question est plutôt de savoir si vous êtes intéressé(e) par la politique ou non. Ainsi, si vous avez envie de faire de la politique, vous pouvez faire de la politique. Toutefois, il faut savoir qu’il n’y a rien de plus aléatoire que la politique puisque nous ne nous faisons pas embaucher mais élire. Il s’agit donc d’un vrai cheminement. Certaines personnes essaient toute leur vie de faire de la politique et n’y arrivent jamais.

Selon moi, faire de la politique, c’est d’abord avoir des convictions. Nous ne devenons pas maire, ni conseiller départemental, ni conseiller régional, ni député uniquement parce que nous voulons l’être. Nous le devenons car nous avons envie de servir les autres. J’exerce ma fonction de député car j’ai envie d’être au service des autres, c’est ma raison d’être. Ainsi, je pense que faire de la politique est une vocation et non un métier. En entreprise, où j’ai passé la première moitié de ma vie, nous pouvons avoir une carrière grâce à nos compétences. En politique, les personnes les plus compétentes peuvent évidemment y arriver mais il s’agit surtout d’un alignement de planètes entre ce que vous pensez, ce que la population veut et votre capacité à communiquer, à être en contact avec les autres et finalement à réaliser vos projets. Tout cela est un savant mélange !

Conseilleriez-vous de débuter dans le secteur privé comme vous l’avez fait pour ensuite mieux « servir les autres » ?

Oui, absolument. Selon moi, il est plus naturel de commencer dans le secteur privé et ensuite d’amener son expérience dans le public. L’inverse est possible mais le chemin est plus difficile car l’image du secteur public dans le privé n’est pas très bonne ; l’image du privé dans le public est meilleure.

Ensuite, il faut bien garder à l’esprit que le secteur public comporte deux voies : la voie politique, mais aussi la voie administrative, où nous pouvons y faire aussi de belles carrières dans les communautés d’agglomération ou dans les communautés de communes par exemple ! Autant je ne recommanderais pas de commencer par la politique, autant la voie de l’administration territoriale peut être une voie intéressante. 

Cela dit, ma préférence reste quand même de commencer en entreprise. J’ai fait moi-même l’essentiel de ma carrière dans une seule entreprise en endossant beaucoup de responsabilités différentes. Ceci m’a permis d’acquérir une expérience très intéressante qui m’a ensuite beaucoup aidé dans mes fonctions politiques. Nous sommes de plus en plus nombreux dans le monde politique à avoir eu précédemment une expérience dans le monde de l’entreprise. Je pense que nous avons réellement besoin de personnes qui ont notre profil pour faire avancer la vie publique.

Nous voyons que vous exercez cette fonction par passion ! Nous aimerions donc savoir quels sont les aspects difficiles auxquels vous faites face durant votre fonction politique ?

Disons que lorsque nous sommes passionnés, nous ne voyons pas de difficultés, nous voyons surtout le travail à fournir. Les choses sur lesquelles j’ai le plus de mal dépendent de la nature du débat politique : à l’Assemblée, je suis à l’aise lorsque les débats pratiques portent sur la branche ingénieure – je me suis en effet spécialisé dans la transition énergétique.

Je me sens en revanche moins à l’aise sur les grands débats de société : la sécurité, les libertés, l’éthique. Pour moi, toutes ces questions sont des questions très personnelles.Sur ce point, j’ai été très marqué par mon expérience professionnelle en entreprise : je préfère travailler avec des besoins concrets, chiffrés, comme l’organisation sanitaire du territoire. Je suis aussi à l’aise dans le domaine de l’agriculture – bien que ce ne soit pas mon domaine – car cela reste du business. 

Au-delà de ces difficultés, qu’est-ce qui au contraire vous anime dans votre métier ? Vous évoquez notamment le fait d’être utile aux gens, est-ce la source de votre passion ?

C’est en effet le sens de ma vie. Pour vous donner un exemple, dans mon mandat précédent, j’étais vice-président de ma communauté de communes, en charge du développement numérique, et j’ai fait de ce thème la priorité du territoire. C’est ainsi que dès 2015, tout le territoire avait le haut débit, 4 Espaces Public Numériques (EPN) ont été créés, spécialisés dans la photo, la vidéo, l’impression 3D. Toutes les écoles maternelles et primaires ont été équipés de Tableaux Blancs Interactifs (TBI) ou d’Ecrans Numériques Interactifs (ENI), soit une centaine d’équipements. J’ai également fait des animations pour les entreprises autour du numérique. 

Durant ce projet, j’ai eu l’impression d’être très utile, d’amener quelque chose de concret sur le territoire. De même, quand j’étais maire, dans mon petit village de 270 habitants, j’ai fait rénover une école avec trois classes : rénovation BBC, pompe à chaleur géothermique, avec terrain multisport pour les enfants. C’est devenu une école modèle dans la région ! C’est finalement de la volonté politique.

Avez-vous un dernier conseil à donner aux étudiants d’emlyon qui souhaitent se diriger vers la haute fonction publique ? En particulier, que leur conseilleriez-vous pour parvenir à trouver un stage dans ce milieu qui reste assez fermé et bien souvent difficile d’accès ?  

Personnellement, je prends beaucoup de stagiaires dans ma permanence, pour une durée de 2 mois en général. Ce sont des stages non rémunérés. J’ai eu 2 stagiaires en licence, dont un en juridique, qui ont travaillé sur des sujets associatifs. En fait, je les ai envoyés à la préfecture pour qu’ils influencent l’attribution des fonds pour des associations. Ils ont beaucoup aimé et ont découvert tous les aspects et services de la préfecture. De plus, ils ont eu gain de cause : je voulais un plancher de subvention à 500 euros pour que les plus petites associations puissent en bénéficier ; le plancher était à 2 000 euros, ils sont donc partis de ce stage enchantés. J’ai également eu une stagiaire que j’ai affectée à la gestion des déchets ; elle a pu apprendre toute la politique de gestion des déchets, le tri et le côté économique qu’il y a derrière. C’est à travers ce genre de stage que nous arrivons à comprendre les différents organismes : qu’est-ce qu’une commune, qu’est-ce qu’un département, une région, la préfecture, etc… 

Comment obtenir un stage ? Vous habitez un territoire, vous avez un député, vous pouvez aller le voir ! Les jeunes que je prends sont des jeunes du territoire, ils viennent frapper à ma porte. Cela m’intéresse politiquement, car si cela se passe bien, ils peuvent « aller raconter » que Bruno Duvergé est un bon député. Je vous conseille donc d’aller frapper à la porte des élus. Il n’y a guère que les députés qui peuvent prendre des stagiaires. Les groupes, les partis politiques également. Ces groupes ont des collaborateurs pour préparer les discussions, les textes, etc., ils peuvent prendre des stagiaires à ce niveau-là. Dans les grandes communes, à partir de 20-30 000 habitants, le cabinet du maire peut être intéressé par un stagiaire, le directeur général des services également. Il faut oser frapper à leur porte, ou écrire directement à votre président du comité de commune par exemple.

Merci pour ces précieux conseils. Auriez-vous une dernière chose à ajouter ?

Si vous souhaitez vous orienter dans le secteur public, mon premier conseil est de comprendre le territoire où vous habitez : quel est votre canton, qui est votre conseiller départemental, votre député, votre arrondissement, votre sous-préfet. Demandez-vous s’il y a des conseillers régionaux, des sénateurs proches de chez vous. Il faut connaître toutes ces personnes.

Mais ne vous en faites pas, personnellement, j’avais 50 ans lorsque j’ai commencé. Je savais qui était le maire de mon petit village, mais je ne connaissais pas le conseiller général, ni le préfet : je ne connaissais rien. Je trouve qu’il est dommage d’avoir attendu tout ce temps avant de savoir comment le territoire était organisé. Je pense donc que la première chose à faire est de vous renseigner pour savoir comment c’est organisé chez vous. Si vous vous intéressez à la fonction publique, ou à « la vie quotidienne » comme je préfère l’appeler, commencez par connaître votre territoire.

Par Marie Perney, Clotilde Neau et Samy Atmani, journalistes de Verbat’em