La finance au service de la RSE

La finance au service de la RSE

Rencontre avec un ancien de l’ESSEC, analyse financier dans un fonds d’investissement à impact social.

À quel moment t’es-tu dit « je veux faire ça » ? Qu’est ce qui t’a motivé à faire ce choix ? 

C’est à la fin de ma deuxième année, au campus de l’ESSEC à Singapour en 2014, que j’ai décidé de me tourner vers la finance à impact positif. Je m’en souviens comme si c’était hier : j’ai décidé de m’enfermer dans ma chambre durant quatre bonnes heures pour me livrer à une introspection. Mon objectif était de choisir ce que je voulais VRAIMENT faire plus tard, en démêlant ce que mon entourage familial voulait que je fasse, de ce qui, moi, me faisait vibrer. Je savais que j’avais un réel penchant pour la finance ; mais en même temps, je voulais absolument que les opérations financières sur lesquelles j’aurais été amené à travailler plus tard soient non seulement éthiques, mais à fort impact social. C’est donc naturellement que je me suis tourné vers l’impact investing. J’ai décidé d’acheter le « Socially Responsible Investing For Dummies » (« Investissement socialement responsable Pour Les Nuls ») et en le lisant, je me suis rendu compte que l’investissement socialement responsable était une thématique particulièrement vaste, allant des investissements totalement dénués d’objectif de rentabilité (la Venture Philanthropy) à des investissements cherchant d’abord à performer, mais soumis à des indicateurs ESG (Environnementaux, Sociaux, et de Gouvernance).

Quelles sont les différentes étapes par lesquelles tu es passé avant d’accéder à ce poste ?

En troisième année, j’ai suivi le « Corporate Finance Track » de l’ESSEC afin d’acquérir les notions techniques de la finance d’entreprise. La finance à impact social reste de la finance avant tout !

Pour découvrir différents métiers d’une banque, j’ai effectué mon stage suivant dans le département des risques de BNP Paribas Malaisie. Comme la filiale venait d’être créée à l’époque, elle était en pleine croissance. J’ai donc eu la chance de contribuer à la mise en place de process sur plusieurs métiers, d’un stress test requis par la banque centrale ou encore de macros Excel pour surveiller le « collatéral » de certaines lignes d’emprunts bancaires. J’avais conscience que ce n’était pas de la finance à impact, mais ce qui m’intéressait à ce stade, c’était d’apprendre le plus possible dans une structure qui m’en donnait les moyens.  

En retournant à l’ESSEC, j’ai eu l’opportunité, avec quatre autres étudiants et le fondateur de la Chaire « Entrepreneuriat Social », de créer un nouveau cours centré sur l’« impact investing ». Pour écrire le script du cours, nous avons interviewé une cinquantaine de professionnels de la finance à impact positif. Le cours est désormais disponible sur « coursera.org » et s’intitule « Impact Investing : la finance qui change le monde ».

Grâce au réseau que je me suis fait lors de ces interviews, la suite de mon parcours a été facilitée. J’ai effectué un service civique au Comptoir de l’Innovation devenu INCO, fonds de capital-risque à impact social, pour développer un incubateur d’entreprises sociales à Cape Town.

Enfin, mon entrée dans le monde du travail s’est faite dans le fonds parisien de France Active, Paris Initiative Entreprise. France Active est l’un des financeurs majeurs de l’économie sociale et solidaire, qui a la particularité d’être « tout-terrain » : entreprises commerciales, coopératives ou associations, prêts ou bien investissements en capital, structures en création ou bien historiques etc. J’y suis « Consultant », un rôle que l’on pourrait qualifier d’« Analyste » dans d’autres fonds ou de « Chargé d’Affaires » dans des banques.

Pour les plus curieux : https://www.franceactive.org/

En quoi consiste une journée typique d’analyste financier dans un fonds d’investissement à impact social ? 

Je passe une bonne partie de mes journées à rencontrer des entrepreneurs, à analyser leurs business plans et leurs projections financières, et à leur faire des feedbacks dessus. Je passe aussi du temps à lire sur les évolutions des secteurs et des marchés des entreprises qu’on est amené à financer. Ça me permet d’avoir un regard critique sur les éléments qu’elles nous fournissent.

Ça c’est pour la partie analyse critique. Il y a aussi une partie conseil qui consiste à faire des recommandations aux entrepreneurs grâce à notre expérience en stratégie de financement, ou pour qu’ils soient en adéquation avec nos critères d’investissement (si ce n’est pas déjà le cas).

Chaque année, Paris Initiative Entreprise finance 250 structures. Il peut s’agir aussi bien de crèches, que d’entreprises du bâtiment dont le but est d’aider des hommes et des femmes particulièrement éloignés du travail à s’insérer (réfugiés, prisonniers, personnes analphabètes, SDF, etc.), que de start-ups technologiques.

Par rapport à la manière dont tu voyais ce métier avant de l’exercer, quelles sont les bonnes et mauvaises surprises ?

J’ai été agréablement surpris de voir à quel point il y a une relation régulière et bienveillante avec les entrepreneurs qui viennent nous solliciter. On essaye toujours d’être constructifs ; on cherche à faire avancer les entrepreneurs, que leurs entreprises respectent nos critères ou pas. Le but est en effet de les aider à avoir une perception plus juste de leur situation financière pour qu’ils puissent, à terme, trouver les financeurs adéquats.

En termes de « mauvaise surprise » (et c’est un grand mot), c’est la quasi-impossibilité d’être expert dans chacun des secteurs que l’on finance, à cause de leur grande diversité. L’entrepreneur est souvent plus expert que le financeur dans son domaine puisqu’il y passe tout son temps ; on doit donc à la fois s’appuyer sur le savoir technique de l’entrepreneur sur son secteur, et challenger les conclusions stratégiques et financières qu’il en tire. Mais bon… c’est aussi particulièrement stimulant d’avoir à se plonger dans des secteurs totalement différents pour en comprendre les principaux enjeux et leurs traductions en ratios, en indicateurs clés, en montages financiers… C’est vraiment gratifiant pour quelqu’un de curieux comme moi.

Quel est ton projet professionnel à ce stade ? Pourquoi ?

Jusque-là, mon intérêt pour l’impact investing a consisté dans le fait de donner à des entrepreneurs les moyens d’avoir un impact positif sur la société. Sans financements, il est difficile pour les entreprises de croître pour changer les choses à une échelle significative. A partir de là, je me dis : « Pourquoi ne pas passer de l’autre côté ? ». Si un projet me tient particulièrement à cœur, pourquoi ne pas devenir entrepreneur ?  J’aimerais bien « faire » après avoir passé mon temps à « faire émerger ».

Après, je pourrais aussi consacrer une partie de ma carrière à explorer de nouvelles manières de « donner les moyens de faire ». Il y a de multiples moyens technologiques qui émergent et qui permettent de « désintermédier » les opérations financières, comme les « Initial Coin Offerings (ICO) » dans l’univers des cryptomonnaies basées sur des blockchains. Mais je tiens à préciser que si ces moyens semblent prometteurs, beaucoup les utilisent aujourd’hui dans l’intention d’arnaquer des investisseurs peu prudents. Il y a un besoin de réglementation là-dessus, tout comme c’est le cas dans l’investissement dans d’autres produits risqués comme les produits dérivés.

Si tu avais un conseil précieux à donner à quelqu’un qui souhaite faire la même chose, quel serait il ?

Quand on est en Ecole, on a l’avantage d’avoir vraiment beaucoup de temps (rires). Je pense qu’il est primordial de mettre ce temps à profit pour rencontrer le plus possible les acteurs du secteur. Pour ce faire, il y a certes les traditionnelles soirées de networking, mais je suis convaincu qu’il y a un moyen encore plus pratique et efficace de se faire un réseau de professionnels : créer de la valeur. En d’autres termes, créer du contenu intellectuel qui puisse aider les entrepreneurs ou les professionnels du domaine. Ça peut être l’élaboration de mappings sectoriels, l’organisation de conférences, l’écriture d’articles etc. J’ai par exemple contribué, avec 30 personnes, à l’écriture de l’article Wikipédia sur « l’impact investing », qui n’existait pas à l’époque, aussi surprenant que cela puisse paraître !