Stratégie de l’école : Interview avec Tawhid Chtioui, président du directoire et directeur général d’emlyon business school

Stratégie de l’école : Interview avec Tawhid Chtioui, président du directoire et directeur général d’emlyon business school

Quelles nouvelles orientations pour l’école ? Développement international, contenu académique, réorganisation de la direction : notre directeur partage sa vision

Interview réalisée le 21 mai 2019 par Lucas Dunning-Laredo et Nicolas Multon, journalistes de Verbat’em

Le développement international

Ses débuts à emlyon

Nous aimerions en savoir un peu plus sur votre première prise de fonction à l’école. Dans quel état d’esprit êtes-vous arrivé à emlyon business school ?

J’avais envie de me relancer dans une aventure entrepreneuriale. Après avoir passé une dizaine d’années dans des écoles plus standardisées – classements, accréditations, offre pédagogique – emlyon m’a lancé ete offert un nouveau défi : créer un nouveau campus en Afrique, continent si prometteur.

Un temps d’observation, de compréhension de l’environnement me furent nécessaires pour définir quelles orientations prendre et ne surtout pas exporter emlyon en Afrique ; le contexte social, politique et économique n’étant pas les mêmes.

Avez-vous candidaté pour aller en Afrique ?

Non. On est venu me chercher. Après hesitation et réflexion, je me suis déplacé à Lyon pour une rencontre et le projet m’a séduit. Je voulais en faire partie.

Est-ce la volonté d’entreprendre, là où d’autres écoles avaient échoué, qui vous a séduit ?

Sans la bonne approche on ne réussit pas. D’autres écoles se sont installées en même temps que nous et sont reparties trois ans plus tard car elles n’avaient pas su s’adapter et prendre la mesure de cette expérience si particulière.

Quelle était votre marge de manoeuvre sur le campus de Casablanca ?

J’avais des cadres, mais une autonomie totale. Le cadre de l’école, tout d’abord. C’est une institution avec ses accréditations, son image, sa culture, ses standards. Le cadre local, ensuite, parce qu’il fallait comprendre toutes les particularités locales pour bien s’implanter. Nous étions autonomes dans les programmes à développer, la pédagogie, les équipes, les priorités et les investissements. Rapidement, les bons résultats ont permis de gagner davantage d’autonomie.

emlyon est très en avance, notamment concernant l’aménagement des espaces de travail: nous avons dix ans d’avance sur nos concurrents. Soyons en fiers. Avec l’aménagement récent de nos différents campus à Lyon, Casablanca, Paris, Shanghai, Saint-Etienne, nous développons une réelle expertise de la qualité de l’aménagement pédagogique.

Un campus moderne à Casablanca. Quid de Gerland ?

 

La stratégie de développement en Afrique 

Casablanca,un prérequis pour s’implanter en Afrique ?

Politiquement stable et ouvert sur l’Afrique Subsaharienne, nous avons naturellement choisi le Maroc pur installer notre campus. Le campus de Casablanca a tout d’abord été pensé comme un hub sans intention de nous étendre en Afrique subsaharienne. C’est d’ailleurs la stratégie de toutes les autres écoles. Notre ambition s’est transformée lorsque nous avons perçu les opportunités du continent africain et nous avons donc fait évoluer notre stratégie pour toucher ces pays subsahariens, non plus à travers des campus mais via des hubs qui nous permettent d’avoir une présence et un lien avec l’écosystème local. (Retrouvez d’ailleurs ici l’essentiel de la conférence du Club Afrique d’emlyon sur les opportunités économiques du continent)

Quelle réalité ont ces hubs ?

Nous sommes en phase de finalisation pour nous implanter dans 8 pays d’Afrique Subsaharienne : la Côte d’Ivoire, le Cameroun, l’Éthiopie, le Gabon, le Ghana, le Kenya, le Nigeria et le Sénégal. Nous y aurons des mini laboratoires d’innovation dont le rôle sera de créer des partenariats locaux avec des entreprises et de construire des learning trips qui pourront être proposés à tous les étudiants d’emlyon.

Etudiants, comment peut-on profiter des opportunités en Afrique?

Il y a deux-trois ans, la Chine devait figurer sur un CV. Aujourd’hui c’est l’Afrique. Les entreprises voudront travailler en Afrique ou avec l’Afrique car c’est ce continent qui connaît la plus forte croissance économique. L’année dernière, le nouveau programme Campus d’Excellence a permis à 25 étudiants de passer un mois à Casablanca et un mois à Dakar pour y réaliser notamment des études de cas et des visites d’entreprises. Cette année, ils sont 50. On cherche à développer plus de contenu, d’interactions, et à permettre à plus d’étudiants de partir de l’année prochaine avec des choix multiples. Les étudiants pourront alors passer un mois à Casablanca, puis choisir leur mois d’immersion dans l’un des huit hubs (ndlr des espaces de taille variable appartenant à l’école permettant d’avoir un point d’ancrage local).

Ces excursions se feront par petits groupes afin de favoriser l’immersion. L’Éthiopie est très entrepreneuriale, c’est la Silicon Valley de l’Afrique ; Le Kenya est très porté digitalisation, mobile banking: c’est le pays à la plus grande proportion de paiements mobiles au monde avec deux tiers des transactions qui se font par smartphone ; le Sénégal a une industrie très développée avec la logique de port. On va donc essayer de développer les expertises dans chaque pays, afin que ces excursions soient de vraies immersions thématiques, en priorité pour les élèves du Programme Grande Ecole.

L’Europe

emlyon a des campus à Shanghai, Casablanca et Bhubaneswar, quelle place pourrait prendre emlyon business school en Europe ?

Notre ambition est d’abord d’être dans le top 10 des écoles de commerce en Europe. Ensuite, nous nous développerons en Europe sur le même modèle qu’en Afrique, en nous implantant dans les pays européens émergents via des hubs. Cela viendra très rapidement.

Il n’y a qu’en France où les meilleures business schools sont dans la capitale. En Italie, à Milan; en Espagne, Barcelone; en Allemagne, Munich; en Grande-Bretagne, Oxford. Ce ne sont pas des capitales, alors pourquoi pas Lyon ? Cela doit passer par la logique européenne. On a déjà beaucoup d’avance sur le continent africain et en Chine. Il faut maintenant se concentrer sur l’Europe.

L’éducation, les cours et la place du savoir

emlyon sera-t-elle amenée, comme Harvard, le MIT, à mettre en ligne des cours afin de permettre à tous d’avoir accès à des cours gratuits ?

Vous ne connaissez pas emlyonx ? Je l’avais lancé en Afrique parce qu’il y a peu de contenu adapté au marché local et que nous devions développer la marque emlyon. Deux ans après, trois mille personnes suivent nos MOOCs et huit personnes sur dix connaissent emlyon au Maroc, contre 1 avant.

Tout ce contenu est gratuit et accessible à tous. La logique est de créer 20 MOOCs l’année prochaine, puis 20 l’année d’après, et ainsi de suite. Les étudiants pourront donc retrouver ces connaissances en plus de leurs électifs. Ce contenu s’ajoutera à ce qui est uniquement accessible aux étudiants, et viendra promouvoir la marque emlyon auprès d’étudiants et de recruteurs. Aujourd’hui, les MOOCs au Maroc sont suivis par 3 000 personnes. Demain, avec une vingtaine de MOOCs, nous pourrons en toucher un million.

Un exemple de MOOC pour l’Afrique. Think global, act local

Vous parlez souvent du fait que les métiers de demain n’existent pas encore, et qu’il faut donc mieux se préparer à être adaptables plutôt que de cumuler des connaissances. Cela signifie-t-il mettre les connaissances au second plan ?

Il ne s’agit pas de faire passer les connaissances au second plan, mais plutôt d’être capable de les faire évoluer constamment, ou de savoir les chercher lorsqu’on en a besoin. Le volume des connaissances double tous les ans, et nous n’avons plus la capacité de stocker toutes ces connaissances. Néanmoins,au moment opportun, il faut pouvoir aller les chercher. Les décideurs d’aujourd’hui ne sont plus ceux qui ont la connaissance et l’expertise, mais ceux qui ont la capacité de prendre des décisions sans avoir toutes les informations. On a parlé d’intelligence artificielle mais la technologie n’en est qu’à ses débuts. La culture que nous essayons de vous transmettre est d’adapter vos connaissances aux évolutions et enjeux qui émergeront de ces technologies. Un équilibre est nécessaire.

Si vous connaissez les comportements des consommateurs, vous serez capables de créer les techniques marketing de demain. Idem pour la théorie des organisations, l’économie, … Le socle fondamental doit être là, mais la technique évoluera et il faut être capable de faire évoluer son schéma de pensée avec les avancées.

L’accent sur la qualité académique?

Nous avons augmenté la taille des effectifs, il faut maintenant mettre l’accent sur la qualité de l’enseignement académique. J’ai supprimé la direction académique pour être en contact direct avec les référents des quatre programmes (PGE, BBA, Masters Spécialisés, MBA). Plus de moyens, plus d’accompagnement.

Les écoles ne sont plus des industries de diplômes, mais des industries de services. Les écoles qui ne l’ont pas compris, ne seront plus là dans dix ans. L’expérience de l’étudiant est essentielle : vie sur le campus, associations, expérience digitale viennent compléter l’expérience des cours classiques, la relation étudiants/professeurs/staff. C’est une culture d’entreprise que nous devons adopter et qui nécessite encore du travail.

Nous travaillerons également sur l’hybridation : réunir une école d’ingénieurs et une école de design sur le campus. La technologie conditionnera l’insertion sur le marché du travail.

Réorganisation interne: Les nouvelles directions 

La stratégie de globalisation est-elle de développer une présence dans différents pays ?

Oui, mais pas seulement. Depuis quelques années, nous sommes dans une logique de globalisation par la présence de campus. Nous devons éviter de concentrer nos échanges dans nos campus, ce qui limite le choix et la personnalisation des étudiants. Nous avons donc créé une direction des relations internationales qui développera de nouveaux partenariats, créera des double-diplômes, des échanges de professeurs avec de meilleures universités partenaires et gérera l’évolution de la qualité, avec pour objectif de signer 15 à 20 nouveaux double-diplômes au cours des trois prochaines années pour permettre une diversité des expériences internationales.

Vous avez également mentionné la création d’un directeur RSE et communication interne …

Oui, la RSE passera du troisième échelon de l’administration au Comité Exécutif de l’école, avec trois volets : diversité, social avec l’environnement de travail des collaborateurs et la pédagogie de la responsabilité dans le cadre des programmes. Tous les diplômés d’emlyon porteront une responsabilité très forte. Plutôt que d’augmenter le nombre d’heures de cours, nous avons choisi de créer une cellule de professeurs ayant pour mission d’intégrer ces responsabilités dans les programmes emlyon (stages dans l’humanitaire, business games), avec des ressources disponibles à partir de mi-septembre.

Parallèlement, la communication interne sera organisée afin de créer plus de proximité avec les étudiants et de fluidifier la communication au sein du staff.

Pour finir, quel serait pour vous le parcours réussi d’un étudiant emlyon business school ?

J’ai toujours dit qu’il faut faire le métier que l’on souhaite faire, quel qu’il soit, et bien le faire. Certaines personnes feront mal un métier rêvé. D’autres feront bien un métier plus accessible. J’ai l’exemple d’un professeur d’école primaire en Ethiopie, qui se donne et donne tellement qu’il a remporté le prix de meilleur enseignant du monde. Le plus important est de faire ce que l’on a envie de faire tout en ayant la conscience et l’engagement de le faire le mieux possible.

Est-ce que c’est votre cas ?

Je rêve de travailler dans le monde de l’éducation depuis l’âge de 12 ans. Je suis passionné : c’est un défi central pour l’avenir et cette voie me permet d’avoir une contribution sociétale forte.

La seule question qui vaille est de se demander ce que l’on crée pour les autres. Notre valeur est déterminée par ce que l’on transmet aux autres.

Merci beaucoup.


À retenir 

Le développement international:

8 nouveaux hubs vont voir le jour en Afrique (dont en Côte d’Ivoire, Sénégal, Nigeria, Gabon, Éthiopie, Cameroun, Kenya et Ghana)

En Europe, l’école va également développer une stratégie de hubs dans les économies émergentes.

L’éducation, les cours et la place du savoir:

L’école lance sa plateforme de MOOCs (https://emlyonx.em-lyon.com/) : emlyonx, pour promouvoir la marque emlyon. Six cours y sont présents pour l’instant, une vingtaine y seront dès fin 2019. Les sessions débutent pour la majorité en juin. 

Réorganisation interne : les nouvelles directions

Deux nouvelles directions sont créées au sein de l’école : relations internationales et RSE et communication interne, chargées respectivement de développer les partenariats et de responsabiliser les étudiants durant leurs programmes

L’objectif est de signer 15 à 20 nouveaux double-diplômes dans les 3 années à venir