Un parcours créatif dans l’industrie du luxe

Un parcours créatif dans l’industrie du luxe

 

Faire carrière aux États-Unis en dehors de la finance ? Telle est la voie de carrière qui s’est naturellement offerte à Salomé, directrice artistique dans une petite agence de production. Elle nous raconte son quotidien, nous offre un aperçu des différences socio-culturelles entre la France et les Etats-Unis et nous rappelle l’importance sous-estimée du réseau.

Peux-tu nous présenter ton parcours ?

J’ai intégré l’emlyon et Centrale dans le cadre du parcours I.D.E.A. en 2013. Auparavant, j’avais effectué une formation de 5 ans en artisanat d’art à l’Ecole Boulle, qui permet d’obtenir l’équivalent du baccalauréat ainsi qu’un diplôme d’Arts Appliqués, correspondant à un BAC+2. La formation à l’emlyon nécessitant un bac +3, j’ai donc pris des cours du soir au CNAM qui m’ont permis d’obtenir une licence en Marketing international et d’intégrer le programme.  

La formation était très intéressante. À l’époque déjà, l’emlyon proposait un programme unique par rapport aux autres grandes écoles, y compris les meilleures. Contrairement à un parcours classique, les cours de l’école étaient personnalisés (dans le programme I.D.E.A.) et permettaient de faire le lien entre la théorie et la pratique. Les stages permettaient de renforcer cette immersion en entreprise, certains débouchant sur un CDI. Le troisième intérêt de l’emlyon était d’accéder au réseau très développé des anciens.

J’ai effectué mon stage de fin d’études à Hermès, qui m’a ensuite proposé un CDI que j’ai accepté. Je me suis vite rendue compte que j’avais besoin de sortir de ma zone de confort pour plus m’épanouir professionnellement. Hermès est une entreprise très formatrice et soucieuse du détail ayant une politique interne propre à elle seule. J’avais besoin de me confronter à d’autres réalités pour appréhender différemment l’univers de l’entreprise de manière globale.

Voulant une autre expérience me permettant de prendre du recul sur le fonctionnement du marché du luxe et de développer d’autres compétences, j’ai décidé de rejoindre l’agence Chic (une maison de création, entreprise sœur de Les ateliers, maison de production basée à Paris, Londres, Singapour et depuis peu New York ndlr). Depuis début 2018, je suis à New York pour développer la branche new-yorkaise du studio de production : les ateliers paris-new york.

Et comment fonctionne Les Ateliers ?

Le groupe Chic regroupe deux parties : l’agence Chic d’un côté, qui fait toute la partie concept, design ; Les Ateliers de l’autre, en charge du développement de la production visuelle (photo, retouche, 3D, vidéo, animations). Nos clients sont des grandes marques de luxe, de spiritueux, de cosmétiques, de joaillerie et montres, pour lesquelles nous pouvons réaliser des productions visuelles de la prise de vue à la post-production. Nos créations finissent sur leur site internet ou dans leurs campagnes publicitaires. Il faut savoir que la plupart des maisons de luxe n’ont pas de studio intégré, et sous-traitent donc généralement cette étape à d’autres entreprises.

La vie à New York, plus dense mais plus équilibrée qu’à Paris 

Comment t’es-tu retrouvée à New York ?

Les bureaux existent depuis 10 ans à Paris. À Londres et Singapour, nous avons une vraie notoriété – certains de nos bons clients nous envoient parfois des prods sans réfléchir ?– alors qu’à New York, tout était à faire. C’est dans ce cadre que j’ai été envoyée ici.

C’était aussi pour moi l’occasion de voir comment les gens travaillent ici, le mode de fonctionnement étant totalement différent de la France ou de l’Europe plus généralement. Le marché américain peut être beaucoup plus dur à pénétrer, mais les affaires sont bien plus dynamiques également. À titre d’exemple, la signature de contrats en France nécessite une validation de toute la hiérarchie : département communication, département marketing… La validation peut ainsi s’étendre sur plusieurs mois, puis la production peut commencer. Ici, une personne est décisionnaire et met tout en action, puis les ressources suivent. C’est donc cette personne qui dit oui, puis les départements marketing et communication s’adaptent pour répondre aux besoins de la maison.

Ce fonctionnement a nécessité un petit temps d’adaptation. En France, j’étais habituée à délivrer ce que l’on appelle le savoir-faire à la française – travailler trois jours sur une production Chanel par exemple -. Ici, j’ai une journée. Et encore, cette journée est dite offerte, c’est ainsi qu’ils le voient. Il faut donc s’adapter et aller très vite, et c’est aussi ce que les écoles essaient de nous apprendre : de nous adapter très vite à des situations inconnues.

Et en tant que directrice de mission, quelles sont tes missions ?

J’ai une équipe en interne : un photographe, un retoucheur, et toute l’équipe de post-production de Paris. Mon rôle est d’obtenir des contrats et d’assurer la production en interne, en coordonnant les différentes équipes à Paris et New York. Nos deux bureaux présentent d’ailleurs un avantage, celui de pouvoir brieffer l’équipe de Paris le soir pour avoir les visuels prêts le lendemain matin.

Quel est ton ressenti de New York ?

J’y suis depuis bientôt un an, et cela se passe très bien. Le rythme de vie y est différent, et ne donne pas forcément envie de se remettre dans un fonctionnement un peu plus lent que j’ai pu connaître en France.

Même à Paris ?

Oui. Après, cela dépend des maisons, qui ne fonctionnent pas toutes de la même manière. Mais vivre à New York est une belle expérience, surtout lorsqu’on est jeune.

Tu parlais du dynamisme de la ville dans la vie professionnelle, cela se voit-il également dans la vie personnelle ?

Pas vraiment, il faut savoir que les Américains ont un rythme de travail plus régulier et peut-être plus sain que les Français. Aux États-Unis, les journées sont assez chargées mais supportables à l’année. Ainsi, je peux effectuer des journées de 10-11 heures, de 8 heures à 18-19 heures si je m’organise bien, puis je peux vraiment faire une coupure, sortir avec des amis et me libérer l’esprit. En France, je travaillais plus : soit parce que je savais que les vacances permettraient de récupérer, soit parce que je ramenais mon travail à la maison. Impensable aux États-Unis, où le temps de travail est peu entrecoupé de vacances. Dix jours de vacances dans l’année, absence de RTT et de congés maladies.

L’autre différence avec la France concerne la perception du travail. Le Français, contrairement à l’Américain, ressent la nécessité de montrer son implication dans son travail. Ainsi, il faut montrer que l’on travaille sans relâche, quitte à faire des journées plus longues et ramener son travail chez soi. Aux États-Unis, lorsque la journée de travail finit au bureau, je suis véritablement libre. Les Américains jugent à la performance, et non aux heures passées au bureau.

À l’emlyon, le réseau pour ouvrir le champ des possibles  

Pour en revenir à l’emlyon, tu as effectué ton stage de fin d’études à Hermès en 2015. Te serais-tu imaginée trois ans après ici, à New York ?

Non, pas du tout, parce qu’à l’emlyon j’avais la tendance à tout planifier. J’avais l’impression que tout allait se passer exactement comme prévu : je fais mon stage chez Hermès, suis embauchée là-bas et y poursuis ma carrière ad vitam eternam. Mais on se rend vite compte que tout ne fonctionne pas comme prévu, parce que certaines entreprises fonctionnent pour certains et pas pour d’autres, et qu’il faut laisser place à l’inconnu parce que certaines opportunités peuvent vraiment apparaître et qu’il faut savoir les saisir. Personnellement, je n’avais jamais envisagé de travailler dans une agence. Je n’avais même aucune idée d’un nom d’agence à Paris en école.

C’est vrai que l’on entend finalement assez peu parler du panel d’entreprises disponibles à la sortie de l’école

En effet, et une hypothèse à cela est que les écoles développent des partenariats durables avec des entreprises, qui offrent d’ailleurs de bons stages et emplois. Mais il existe un champ des possibles immense, et il ne faut donc pas se cantonner aux entreprises offertes par l’école.

Et quels souvenirs gardes-tu de l’école ?

J’en garde des bons souvenirs. C’était un passage assez court comparé au programme grande école – deux années ponctuées de stages -, mais j’en ai gardé que des bons souvenirs et je revois des camarades de promo lorsqu’ils viennent à New York.

En bon élève, je me dois de te demander si tu connais la devise de l’école.

Malheureusement pas (rires).

« early makers » : que cela signifie-t-il pour toi ?

Je vois l’early maker comme quelqu’un dans l’ère du temps, et je pense sincèrement que cette volonté de se penser dynamique est un atout de l’emlyon par rapport à d’autres écoles. C’est celle la plus poussée vers la tech, vers l’entrepreneuriat qui est absolument fondamental, et nous avons également plusieurs formations conjointes. À l’époque où j’y étais, il y avait une formation avec Bocuse, permettant de joindre cuisine et marketing, des formations axées luxe, et des formations comme I.D.E.A. qui permettent de se constituer un profil unique. Pour moi, l’early maker est vraiment quelqu’un dans l’ère du temps, c’est un caméléon.

Si tu avais un conseil à donner aux étudiants ?

Tant que vous êtes à l’école, développez le réseau. Avec vos camarades en école d’abord, car vous ne savez jamais quand vous pourrez vous entraider : pour avoir des contacts, vous renseigner sur leur entreprise. Et avec des anciens de l’école ensuite, car ils peuvent vraiment vous donner de super conseils. Personnellement, c’était un vrai plus de pouvoir échanger avec des personnes évoluant déjà dans ces milieux, et de pouvoir prendre de leur expérience. Je rends régulièrement la pareille, lorsque des étudiants me demandent des informations sur le secteur du luxe, mon métier ou des opportunités à New York. La semaine dernière une candidate de l’emlyon m’a contactée pour me demander de la prendre en stage. Si je n’avais personnellement rien à lui offrir, je l’ai redirigée vers des contacts pertinents. C’est aussi ça, la force d’une école.

On nous rabâche sans cesse en école l’importance du réseau et c’est généralement après la sortie que l’on en prend conscience. Pour le réseau, le plus tôt est le mieux. Quand j’étais en école, j’ai eu énormément d’entretiens avec des anciens de l’école, ne serait-ce que pour avoir des détails sur leur parcours : avec des personnes de deux à cinq ans d’expérience, bien entendu, mais aussi avec des anciens qui en avaient jusqu’à cinquante. Ces personnes peuvent nous faire part de leur propre parcours, de leurs choix, leurs recommandations… Leur vision est inestimable pour s’orienter. Cette aide peut enfin aider à rentrer dans certaines entreprises, même si j’ai personnellement trouvé mes stages et emplois sans.

Quel est ton meilleur souvenir de l’emlyon ?

En repensant à mon expérience à l’école, je réalise que je n’ai pas un meilleur souvenir mais plutôt une accumulation de bons moments qui me permettent aujourd’hui de dire que j’ai vécu une superbe expérience aussi bien professionnelle que personnelle à l’EM. C’est avant tout des rencontres enrichissantes, des découvertes culturelles et un enseignement à la pointe. Le meilleur souvenir que j’en garde, c’est mon évolution. Lorsque j’y suis rentrée je tâtonnais un peu, je cherchais encore mes marques et j’en suis ressortie grandie avec plein d’ambitions et surtout une forte envie d’entreprendre !

Interview réalisée par Nicolas Multon, journaliste de Verbat’em.