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Deuxième place du concours Early Writers : Alice au pays de l’Après

Alice au pays de l’Après

 

  Un après n’est pas qu’une portion temporelle dont on connait le début mais dont la fin se perd dans les lignes de fuite du temps. Un après peut être un état en soi. Lorsque l’on parle de l’après-guerre, par exemple, on évoque autant la disposition du monde au lendemain du chaos, l’état des choses matérielles et des peuples, les constats horrifiés et les espoirs grandissants, que la période aux contours flous qui suit la Seconde Guerre mondiale. Ces après sont de ceux que l’on remarque en disant : « Il y a eu un avant tel évènement, il y aura un après. » Ils portent en eux les marques profondes du changement. Et, loin de se cantonner à l’Histoire, des après de cette espèce sont rencontrés par tous tout au long de leur vie. Mais bien qu’ils soient essentiels à la construction et à l’évolution d’un individu, ils n’en restent pas moins difficiles à saisir car vivant davantage dans les fantasmes du présent et dans les souvenirs du futur que dans les chronologies et les calendriers.

 

  Bien entendu, ces après n’existent que parce qu’ils naissent d’un évènement particulier, lui-même indissociable d’un avant dans lequel il s’enracine. Dans les cas les plus rares, l’évènement dont il est issu est soudain, violent, inattendu. Il vous marque au fer rouge de l’expérience traumatique et vous laisse pour après une cicatrice laide, à jamais douloureuse. Mais la plupart d’entre nous ne connaissent que des évènements lents dont le travail nous affecte en profondeur sans que nous ne puissions en entendre les rouages. L’après qui en découle est le fruit de cette longue maturation. Et, comme nous savons qu’un fruit tombera un jour, nous savons que nous connaitrons cet après, si bien que nous n’y prêtons pas plus d’attention. Mais à la différence d’un fruit dont on peut deviner la saveur, on ne sait jamais de quoi sera fait cet après, ce qui aura changé pour nous. Si nous essayons, nous sommes comme devant un miroir à habiller notre reflet des costumes de l’imagination. Voir l’après nous est impossible, alors nous comblons le vide de nos fantasmes et de nos prétentions.

 

  Mais empruntons, un instant, à Lewis Carroll son héroïne bien aimée. Soyons, un instant, la petite Alice qui scrute le miroir du salon. Cette fois-ci Alice veut voir ce qu’il y a après le miroir, sa traversée étant l’évènement qui marquera un avant et un après. Bientôt, d’elle-même ou bien pressée par le temps, le lapin blanc de nos vies n’étant jamais loin, elle se décide. La glace se fait molle, la voilà qui traverse. L’élan qu’elle s’est donné l’emporte doucement loin du miroir et, sans s’en rendre compte, elle continue d’avancer car autour d’elle rien ne semble avoir vraiment changé, c’est à peine si elle remarque quelques détails nouveaux mais insignifiants. Mais, chemin faisant, Alice peut rencontrer une forme familière, une odeur déjà rencontrée, un son du passé. Alors, cette empreinte sensorielle, telle une ligne lancée dans les profondeurs de la mémoire, tire tout à coup l’écho d’un souvenir d’avant. Intriguée par cette prise inattendue, Alice se retourne vers le miroir et cet avant qui lui est soudainement rappelé. Déjà loin, l’image qu’il renvoie n’est plus aussi nette. Dans son éclat, il souligne les motifs les plus marqués, les plus voyants. Malgré ce reflet tronqué, Alice distingue sans mal des bribes de l’avant. C’est sa silhouette, sans aucun doute. Mais cette attitude, ces manières, ce mode de pensée qu’elle y croit deviner, sont-ce bien les siens ? Alors, elle comprend : ils ont été les siens. Cette lucarne sur le passé lui montre d’un coup toute l’ampleur des changements qui l’ont parcourue. Elle peut désormais se comparer au reflet fragmenté de l’Alice d’avant et, plus encore, prendre pleinement conscience de ce qu’elle est maintenant et de tout ce qui l’entoure : elle est l’Alice d’après, au pays de l’après.

 

  C’est avec le recul de l’expérience passée, celle de la traversée du miroir, et la distance effectuée dans le pays de l’après, que notre Alice regarde, comme une étrangère, cette silhouette si familière. Elle pourra trouver à rire des ridicules de l’Alice d’avant, ou avoir honte de ses manières gauches dont elle voudra aussitôt détourner le regard, elle pourra même regretter cette Alice si rayonnante par le biais du miroir. Mais, quoi qu’il en soit, elle ne pourra jamais la voir autrement que par-là ni retrouver un jour cet état passé, la route du temps étant à sens unique. Ainsi, Alice se doit de poursuivre son chemin dans le pays de l’après, mais rien ne l’empêche de garder au coin de l’œil ce petit souvenir chatoyant.

 

  En ses confins, le pays de l’après prend des airs de contrée de l’avant. Mais ceci ne se vérifie pour Alice que quand elle aperçoit à l’horizon un petit falot qui la guide. C’est une nouvelle épreuve, un nouveau miroir qui luit des lumières de l’avant et qui, s’approchant, offre à nouveau les perspectives incertaines d’un après. Le miroir est différent mais la mécanique se répète. Alice passe de l’autre côté et découvre un nouvel après.

 

  Désormais, quand un élément vient troubler la surface de sa mémoire et qu’Alice, se retournant en chemin, regarde à contretemps, elle voit deux éclats d’avant. Plus ou moins lointains, plus ou moins brillants, ils reflètent chacun une scène différente d’un acte spécifique du passé. À Alice maintenant d’explorer ces souvenirs, car posant son regard sur telle brillance, elle actionnera tel levier de sa mémoire qui lui jouera une partie d’un avant dont une Alice plus ancienne est l’héroïne. Ce personnage aura inévitablement les traits grossis par la distance et l’inexactitude de notre esprit, mais cette caricature n’en donnera pas moins l’impression à Alice de toucher une couche d’elle-même enfouie depuis bien longtemps.

 

  Car à chaque traversée de miroir, c’est une nouvelle couche d’Alice qui s’ajoute aux plus anciennes. Elle les englobe et, se faisant, en inhibe certains caractères, en exacerbe d’autres et en crée de nouveaux. A mesure que les expériences s’enchainent et que le temps se déroule sous les pas d’Alice, celle-ci se construit comme une poupée russe. Chaque Alice d’après est une nouvelle poupée qui vient enfermer les précédentes et introduire des variations parmi les motifs dessinés. Lorsqu’Alice aperçoit une lueur du passé et y distingue une Alice d’avant, elle voit en vérité la poupée qui était la plus grande à ce stade et qui, aujourd’hui, est enfermée en elle. Et, au sein de toutes les poupées Alice que la vie a bâti, il en existe une inouvrable, irréductible, la plus petite, celle qui n’a jamais connue d’avant car avant elle il n’y avait rien, pour Alice du moins.

 

  Ainsi, Alice, vous, moi, sommes une somme d’après gigogne qu’une constellation d’expériences a bâtie, et dont l’observation de chaque point lumineux, quand elle est possible, nous offre la photographie de ce que nous étions, le temps d’un après, avant et de ce que nous gardons encore en nous, maintenant.