Les chroniques de Davos : Article Diplo’Mates
Cette année, les femmes étaient à l'honneur (crédits : AFP).

Les chroniques de Davos : Article Diplo’Mates

L’Europe est de retour

Après un discours tout en anglais sur la France, aux formules désormais bien rodées comme « Choose France » ou « France is back », Emmanuel Macron, enthousiasmant l’auditoire, a exposé ses idées d’Europe, affirmant d’ailleurs son retour (« Europe is back ») sur la scène internationale, et ce alors que les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne sont toujours en cours. Une Europe qu’il souhaite à plusieurs vitesses, estimant « qu’à 27, on n’arrivera à rien ». Selon le jeune président français, le trop grand nombre d’États composant l’Union européenne n’est pas propice à des réformes et des projets ambitieux. Une Europe vantée également par la chancelière allemande, Angela Merkel, pourtant affaiblie et entravée, parce que occupée à constituer son gouvernement de coalition avec le SPD. Loin, en effet, paraissait le temps où la chancelière prononçait le discours inaugural et, où, patronne de l’Europe, elle attirait à elle tous les regards. Malgré cela, madame Merkel était bien présente pour exposer sa vision du monde et défendre la mondialisation vertueuse et le multiculturalisme, ajoutant quelques jours avant l’arrivée du président américain, Donald Trump, que « le populisme est un poison ». La chancelière, faisant implicitement référence à Breton Woods et à la charte des Nations Unies, en a profité pour exprimer ses inquiétudes, à l’heure où « l’esprit du multiculturalisme est menacé ». Un esprit du multiculturalisme qui a « permis de reconstruire l’Europe et [qui] est le fondement de nos institutions internationales ». Il faut dire que depuis plusieurs années, peu d’accords ont été signés à l’OMC, les États préférant les traités bilatéraux ou en nombre réduit.

À Davos, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont défendu le multilatéralisme.

 

Trump calme et rassurant

Aux antipodes d’Emmanuel Macron, Donald Trump, premier président américain à se rendre à Davos depuis Bill Clinton en 2000, s’est pourtant montré plus calme et reposé qu’à l’accoutumé, presque transformé en camelot. Venu défendre sa réforme fiscale et dénoncer les réglementations, le président américain a annoncé vouloir reprendre des discussions commerciales avec des pays à qui il avait jusqu’ici tourné le dos. Une concession, alors qu’il souhaite renégocier l’accord de libre-échange avec le Mexique et le Canada et appliquer de fortes taxes sur les produits chinois. Surtout, Donald Trump s’est évertué à rassurer les partenaires diplomatiques et commerciaux des États-Unis, ébranlés par ses dérapages passés. Pour cela, il a rappelé « qu’après des années de stagnation, les États-Unis connaissent une nouvelle fois une forte croissance économique », rajoutant que « depuis [son] élection, la confiance des affaires est haut plus haut ». Des bons résultats, certes, puisque 2.4 millions d’emplois ont été créés depuis l’arrivée au pouvoir du milliardaire, mais, qui sont le fruit d’une conjoncture favorable et non pas de réformes initiées par son administration. À coup de formules chocs, le président américain a, lui aussi, invité les entreprises à investir aux États-Unis, énumérant à de multiples reprises les atouts de la puissance américaine. Alors que beaucoup prédisaient un discours en faveur du protectionnisme, Donald Trump a clarifié sa position pour répondre aux exigences des grands patrons présents à Davos, affirmant que « l’Amérique d’abord ne signifie pas l’Amérique seule » et qu’il était « favorable au libre-échange, dans la mesure où il est juste et réciproque ».

 

La mise en garde de Christine Lagarde

 L’économie mondiale se développe plus vite que prévu, en témoignent les récentes estimations de croissance pour 2018 et 2019 – 2,2% pour 2018 et 2% pour 2019 en Europe, selon le Fonds Monétaire International. Si l’optimisme est de mise, Christine Lagarde a toutefois mis en garde les responsables politiques et économiques présents à Davos contre « le risque de complaisance », rappelant son insatisfaction quant au nombre de personnes « laissées pour compte de l’accélération de la croissance ». Il faut dire que, selon l’ancienne ministre de l’économie, les réformes récemment entreprises sont évasives et n’ont bénéficié qu’à une certaine élite. Dans un rapport publié le 22 janvier, l’ONG Oxfam affirmait « qu’entre mars 2016 et 2017, le nombre de milliardaires dans le monde a connu la plus forte hausse de l’histoire avec un nouveau milliardaire tous les deux jours », ajoutant au passage que « leur richesse a augmenté de 621 milliards d’euros et leur patrimoine, de 13%, en moyenne, par an, depuis 2010 ». Sous l’œil avisé de Christine Lagarde, le Forum économique mondial a préconisé l’intégration de nouveaux indicateurs pour mesurer non seulement ce que l’économie génère, mais aussi la redistribution des richesses et des revenus, la durée de vie, la productivité, le niveau de la dette et du chômage.

 

Donald Trump, au Forum économique mondial, en janvier dernier.

 

Dans un contexte de croissance fragile, donc, et de défis de taille – niveau de dette élevé, par exemple – l’économiste en chef du FMI, Maurice Obstfeld a invité les chefs d’État et de gouvernement à la méfiance : « la prochaine récession arrivera plus tôt que prévu et sera plus difficile à résoudre », la dynamique économique étant due à des facteurs peu durables, comme la stimulation monétaire et une politique budgétaire favorable. Ce n’est pas un hasard donc que de le voir appeler les pays à adopter des mesures visant à améliorer l’intégration et la résilience de leur société face à une révolution numérique en constante évolution.

 

Davos à l’heure du #metoo.

Bien que la visibilité d’une chancelière allemande, d’une directrice générale du FMI ou d’une PDG de multinationale a pu être mise en avant, la critique est récurrente : les hommes sont omniprésents à Davos, ce qui n’est que le reflet de leur domination encore écrasante dans les milieux économique, politique et financier. Des progrès restent, de toute évidence, à accomplir même si la participation des femmes a laborieusement progressé jusqu’à 21% cette année et que le panel exclusivement masculin est désormais quasi interdit, mais, à l’heure du #metoo – mouvement lancé en octobre aux États-Unis par l’affaire Weinstein – les choses évoluent. Pour la première fois, les organisateurs du Forum économique mondial ont confié – avant que ne soit déclenché le scandale planétaire du harcèlement sexuel – la coprésidence du Forum 2018 à sept femmes : Christine Lagarde (directrice générale du FMI), Ema Solberg (première ministre norvégienne), Fabiola Gianotti (physicienne et directrice générale du CERN), Chetna Sinha (fondatrice de la banque coopérative rurale Mann Deshi Bank), Ginni Rometty (PDG d’IBM), Sharan Burrow (secrétaire générale de la Confédération internationale des syndicats) et Isabelle Kocher (directrice générale d’Engie).

Au-delà du protocole, de nouveaux thèmes ont émergé dans les panels et les discussions : projets et aspirations des sept coprésidentes dans leurs institutions respectives, harcèlement sexuel, etc. À cet égard, il était stupéfiant d’entendre Peggy Johnson, une responsable de Microsoft, raconter comment elle avait découvert que 60 millions de salariés, aux États-Unis, avaient dans leur contrat de travail une clause les obligeant à soumettre toute plainte pour harcèlement sexuel à une procédure d’arbitrage privé, souvent accompagnée d’accords de confidentialité. Stupéfiants, l’étaient tout autant les propos d’Erna Solberg, racontant comment un PDG avait commencé à lui expliquer, « comme à une enfant », le mécanisme des taux d’intérêt en pleine réunion de la commission des finances.

Mais surtout, plusieurs dirigeants politiques ont décidé de placer en bonne place le thème de l’égalité homme-femme dans leurs discours et de mentionner le coût économique et social de la discrimination. Alors que Narendra Modi et Donald Trump n’en ont pas pris la peine, Justin Trudeau, dont le pays préside cette année le G7 a appelé à « un changement fondamental dans la culture d’entreprise […] pour embaucher, promouvoir et maintenir » les femmes à des postes de responsabilité. Il s’est également engagé à placer le thème de l’égalité des sexes au centre de l’agenda de ses réunions et a nommé coprésidentes du G7 Melinda Gates et Isabelle Hudon.

 

 

Sources :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2018/01/23/forum-de-davos-la-gouvernance-mondiale-et-les-risques-geopolitiques-inquietent-les-elites_5245808_3234.html

http://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2018/01/28/le-forum-economique-de-davos-a-l-heure-de-metoo_5248327_1656941.html

https://www.lesechos.fr/monde/europe/0301187685274-davos-2018-les-femmes-a-lhonneur-2147057.php

https://www.euractiv.fr/section/economie/news/imf-warns-of-harder-crisis-as-bullish-ceos-come-to-davos/

https://www.la-croix.com/Economie/Monde/crise-inegalites-sinvite-Forum-Davos-2018-01-22-1200907758

https://www.franceculture.fr/emissions/lesprit-public/moix-macron-et-les-intellectuels-davos-merkel-dans-lombre

 

Sources images :

http://www.arabianbusiness.com/gallery/388293-in-pictures-2018-edition-of-the-world-economic-forum-wef-annual-meeting-in-davos

https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-18h/journal-de-18h-mercredi-24-janvier-2018

https://www.latribune.fr/economie/international/le-vrp-trump-clot-davos-766202.html

 

 

par Clément Visbecq, journaliste à Diplo’Mates