Parlez-moi d’Europe

Parlez-moi d’Europe

«  Sur la carte ci-dessus, tracez une ligne figurant les contours de l’Europe, selon votre  point de vue ». Facile, vous me direz. Mais parle-t-on d’Europe ou d’Union européenne ? Désigne-t-on un objet politique ou culturel ? Le doute s’instaure.

 

Ils étaient 10 000 étudiants en licence 3, de 6 champs disciplinaires distincts. 10000 étudiants répartis dans 43 villes, choisis en fonction de leur géolocalisation vis-à-vis de l’Europe. Venant de 18 pays différents, allant du voisinage proche (Moldavie, Tunisie, Egypte, Turquie) au continent Africain (Sénégal, Cameroun), ils ont tous répondu au même questionnaire de 4 pages dans le cadre du projet Eurobroadmap1 financé par la Commission européenne.

 

« Nous sommes partis du fait que nous ne savons pas si l’Europe existe. Est-ce qu’on peut, à travers la représentation mentale, dessiner une Europe spatiale ? » m’explique Laurent Beauguitte, manager du projet. Pour répondre à cette question, les étudiants ont réalisé 2 exercices. En premier lieu, ils devaient établir une régionalisation du monde sur un planisphère, en 15 zones maximum. L’idée était de voir si une région nommée « Europe » apparaissait. En second lieu, il leur fallait tracer précisément les contours de ce qu’est l’Europe selon leur point de vue.  

 

Les résultats sont saisissants. L’europe apparaît comme un objet géographique flou aux frontières, strictes à l’Ouest mais indécises à l’Est. Comme le théorisait Jacques Lévy, il existerait un « gradient d’européanité2 » à travers la mise en évidence de ces « auréoles d’Europe ».

 

La fréquence d’inclusion de certains pays met en évidence des fractures et incertitudes quant à l’appartenance européenne. 95% des représentations incluent les pays fondateurs de l’Europe, avec la Suisse du fait de sa position géographique. Puis, une première couronne se distingue et témoigne des élargissements successifs de l’Union. L’ambiguïté de la politique de voisinage se matérialise dans une second couronne, à travers l’inclusion de pays comme l’Ukraine, la Turquie, voir certains Etats de la Péninsule Arabique.

 

Laurent Beaugitte met en avant deux apports principaux au regard des résultats : D’une part, “la méditerranée” est vécue comme une véritable forteresse. C’est une frontière systématique. » L’hésitation réside au niveau du détroit des Dardanelles et la ville d’Istanbul. Ensuite, « on observe une confusion permanente entre l’Europe et l’Union européenne ». Alors que des étudiants vivant en Amérique Latine auront tendance à dessiner une Europe historique, les étudiants vivant au sein de la communauté européenne dessinent l’Union. Le paradoxe est bien là, celui de l’identité européenne.

 

C’est quoi l’Europe dans ta tête ?

L’expérience ne s’arrête pas à la cartographie. Une fois les frontières de l’Europe dessinées, chaque étudiant devait spontanément choisir 5 mots associés à l’espace qu’il venait de délimiter. Les résultats, représentés sous forme de nuages de mots, montrent la diversité des perceptions.

 

Deux paramètres influencent particulièrement les résultats. D’une part, le domaine d’étude des étudiants. Les artistiques et musicaux font souvent référence à des termes du champ sémantique de la création artistique, alors que les étudiants en sciences politiques pensent l’Europe à travers ses modes de gouvernance ou de politiques économiques. Ainsi, les contenus académiques modèlent la perception imaginaire de l’Europe. D’autre part, le lieu de résidence des étudiants offre un panel d’interprétations selon les relations vécues à l’Europe.  

 

Une fois encore ressort le dualisme entre une Europe culturelle et politique. Si les étudiants brésiliens ou indiens choisissent des mots relatifs à l’universalité des valeurs européennes, les étudiants vivant dans l’Union (Nuage de mots 1) parlent avant tout de la machine institutionnelle européenne.

Les pays plus lointains d’Asie comme la Chine (Nuage de mots 2) et l’Inde mais aussi d’Afrique comme le Sénégal ou le Cameroun (Nuage de mots 3) ont une approche plus curieuse. L’étudiant chinois assimile l’Europe à son « luxe », sa « richesse », sa « beauté », ses marques. C’est une vision positive, de grandeur alors qu’à l’inverse les réponses des étudiants africains traduisent des sentiments d’exploitation » ou de « domination » en lien avec l’héritage colonial. L’écart Nord-Sud est aussi mentionné, tout comme le « racisme » ou l’« esclavagisme ». De façon contradictoire, l’Europe se place également comme un territoire d’espoir, tel un « eldorado », un « paradis ». Le poids de l’histoire influence avec certitude la conception de l’identité européenne.

L’identité européenne au pluriel.

Pensons-nous tous à la même Europe ? Assurément non. C’est l’idée première que le projet Eurobroadmap met en avant. Cependant, certains standards se manifestent. Etre européen, c’est promouvoir les valeurs de l’Europe. C’est perpétuer une histoire,  partager un héritage reçu et le revendiquer. Quelle que soit la définition adoptée, l’appartenance européenne des pays comme la France, l’Allemagne ou la Belgique apparaît comme une donnée stable.  Leur inscription dans l’histoire culturelle européenne est telle que leur identité ne fait aucun doute. Les ambiguïtés apparaissent surtout dans la délimitation de la frontière orientale. Elles devraient subsister encore longtemps, tant la division entre Europe de l’Est et Europe de l’Ouest a laissé des traces dans la mentalité collective. Quant à la Turquie, elle semble plus que jamais une « zone tampon », comme le souligne également Laurent Beauguitte ; «  Les étudiants turcs ont une tendance régulière à considérer leur Etat comme une zone à lui-seul.” L’identité nationale est très forte et montre aussi la difficile intégration régionale du pays. Les étudiants Brésiliens et Russes ont aussi eu la même approche de leurs frontières nationales comme dures et intangibles, du moins dans leur imaginaire. Car la frontière n’est rien d’autre qu’un produit de l’imagination, même si parfois, elle prend la forme d’un mur.

 

1) Le projet Eurobroadmap nait d’un appel d’offre de la Commission européeen dans le cadre du 7ème programme cadre de recherche et développement de la CE, « Visions de l’Europe dans le monde ». Il s’est déroulé sur trois ans, entre 2008 et 2011. Cordonnées par Clarisse Didelon et Claude Grasland, 18 équipes de 12 pays différents ont travaillé sur l’interprétation des cartes mentales faites par 10 000 étudiants de licence 3 venant de 6 champs disciplinaires : art, santé, sciences de l’ingénieur, géographie et sciences politiques.

2) Gradient d’européanité : Concept de Jacques Lévy, géographe enseignant à l’école polytechnique de Lausanne en Suisse. Cette approche permet de visualiser le progressivité et la fluidité du concept d’européanité.

Pour aller plus loin.

ARNAUD BRENNETOT, KARINE EMSELLEM, FRANCE GUÉRIN-PACE ET BÉNÉDICTE GARNIER.

Dire l’Europe à travers le monde. Les mots des étudiants dans l’enquête EuroBroadMap.

LAURENT BEAUGUITTE, CLARISSE DIDELON, CLAUDE GRASLAND.

Le projet Eurobroadmap. Visions de l’Europe dans le monde.

LUCIAN BOIA.

Les frontières de l’Europe : réalités, imaginaire, idéologies.

Tous les résultats de l’expérience Eurobroadmap sont disponibles sous la forme d’une application interractive en ligne : http://www.ums-riate.fr/mapper/index.phphttp://www.ums-riate.fr/mapper/index.php

 

par Elodie Plantec