Le numérique, facteur d’inclusion ou d’exclusion ?

Le numérique, facteur d’inclusion ou d’exclusion ?

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Dans le cadre de la Semaine pour l’égalité des chances organisée par l’association étudiante Astuce emlyon, nous avons choisi cette semaine de vous parler du problème de la précarité numérique.

Au printemps 2020, le confinement en France a propulsé sur le devant de la scène la précarité numérique. Avec l’école à distance, le télétravail, les téléconsultations, le e-commerce et les nombreuses démarches en ligne, la pandémie a remis en lumière la fracture numérique qui existe en France et partout dans le monde.

Le fléau de l’illectronisme 

Les outils du numérique ont d’énormes avantages. Ils permettent de gagner du temps et de l’argent, ils facilitent l’accès à l’information et la mise en relation, et réduisent les distances. Mais ils sont également source de discrimination.

Selon une étude de l’Insee de 2019, l’« illectronisme » touche 16,5% de la population française. Selon Jacques Toubon, à l’époque Défenseur des droits, ce chiffre pourrait même atteindre 20%, c’est-à-dire environ 13 millions de Français. [1]  

Les causes sont nombreuses. Par exemple, on peut ne pas avoir accès à internet, on peut ne pas avoir les moyens d’acheter un ordinateur ou bien ne pas pouvoir équiper suffisamment un foyer, on peut ne pas savoir comment utiliser les outils du numérique ou naviguer sur internet, on peut ne pas être dans un environnement propice au travail ou à l’apprentissage à distance.

La fracture numérique concerne toutes les tranches d’âge de la population. Elle affecte principalement les personnes âgées, les personnes en situation de précarité et les personnes sans domicile fixe, les jeunes et les adultes non-diplômés, ainsi que les personnes vivant en zone blanche.

Les jeunes sont également touchés ! Dans une étude de l’observatoire du numérique BVA / Digital Society Forum, on apprend que 12% des jeunes interrogés se disent mal à l’aise avec les outils du numérique. [2] Selon Jean Deydier, d’Emmaüs Connect, les jeunes “qui ne maîtrisent pas les codes numériques sont pénalisés” car les premiers échanges avec l’employeur se font souvent par internet (mails, plateformes de vidéoconférences…).

L’étude souligne également que le numérique est perçu par les personnes interrogées comme potentiellement excluant (39%) plutôt qu’inclusif (18%). [3]  

En effet, les problèmes liés à la précarité numérique sont nombreux. Il y a d’abord le sentiment d’exclusion, alors que de plus en plus de choses se passent sur internet : commerce, vie sociale, démarches administratives, banques, assurances… Cette exclusion se fait d’autant plus sentir en période de confinement : comment rester connecté au monde extérieur quand on ne peut ni sortir de chez soi, ni passer par internet ?

Il y a ensuite les problèmes liés à l’apprentissage à distance. Comment permettre aux enfants ou aux étudiants de suivre leurs cours en ligne quand ils n’en ont pas les moyens ? Dans les ménages avec plusieurs enfants mais un seul ordinateur, il faut faire un choix pour savoir qui pourra faire l’école à distance. La précarité numérique peut ainsi se révéler être un facteur de décrochage scolaire, et plus globalement, un frein contre l’égalité des chances.

Le même problème se pose pour le télétravail. Pour les travailleurs qui utilisent habituellement les ordinateurs de leur lieu de travail, mais qui n’ont pas de machines chez eux, le télétravail est impossible.

Pour beaucoup d’entreprises situées en zone blanche ou dans des zones avec un faible débit, le manque d’accès à internet est synonyme de perte d’argent. Lorsque les échanges avec les clients se font en ligne et par téléphone, la moindre coupure de réseau peut signifier perdre un contrat.

Selon le site d’Emmaüs Connect, “40% des publics en précarité sociale sont en difficulté numérique“. La précarité sociale favorise la précarité numérique et inversement. Si l’on est en situation de précarité sociale et qu’on ne peut pas s’équiper en matériel informatique, il est beaucoup plus compliqué d’effectuer les démarches en ligne pour demander des prestations sociales, ce qui augmente la précarité.

Le problème des zones blanches

En 2019, l’UFC que choisir a mené une enquête concernant l’accès à internet. Il en ressort que 10,1% de la population française (6,8 millions de personnes) n’a pas accès à un internet de qualité minimale, soit plus de 3 Mbits par seconde. 19,1% de la population (12,8 millions de personnes) n’a pas accès à un internet à « bon haut débit ». Le rapport de l’UFC souligne également qu’il existe un lien direct entre la taille de la commune et le débit : moins il y a d’habitants, moins il y a d’internet. [4] En 2020, le gouvernement a publié par arrêté une liste des nouvelles zones blanches que les opérateurs mobiles en France devront couvrir en réseau 4G [5] :

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La crise du COVID-19 : révélateur de l‘urgence d’équiper les enfants en numérique partout dans le monde

La précarité numérique est un problème qui touche tous les pays. Selon un rapport de l’UNICEF publié en août 2020, au moins un tiers des écoliers dans le monde n’ont pas pu accéder à l’école à distance. Selon Henrietta Fore, Directrice exécutive de l’UNICEF, « Pour au moins 463 millions d’enfants dont les écoles ont fermé à cause de la Covid-19, l’apprentissage à distance n’existait pas. […] Le grand nombre d’enfants dont l’éducation a été complètement interrompue pendant des mois est une urgence éducative mondiale. Les répercussions pourraient se faire sentir dans les économies et les sociétés pour les décennies à venir ». La situation est en pratique sûrement bien pire, car même si les enfants disposent de l’équipement numérique nécessaire, ils ne sont pas toujours en mesure d’apprendre à distance à cause de facteurs concurrents à la maison, comme par exemple la pression pour effectuer des tâches ménagères ou pour travailler, ou encore le manque de soutien familial.

Le rapport souligne que les écoliers des pays d’Afrique subsaharienne sont les plus touchés :  « au moins la moitié d’entre eux ne peuvent pas être atteints par l’apprentissage à distance », selon l’UNICEF. A noter que pour pouvoir dispenser efficacement des formations en ligne, les enseignants ont également besoin de formation. Mais ce type de soutien est particulièrement rare dans les pays à faible revenu. [6]

L’e-administration exclut plus qu’elle n’inclut

En 2017, France Stratégie a organisé avec l’EHESS et l’Inria un cycle de débats « Mutations sociales, mutations technologiques », pour discuter des avancées technologiques et des transformations sociales motrices ou résultantes de ces innovations. Parmi ces débats, la question de la pauvreté numérique. Quel est le point commun entre Pôle Emploi, la Caisse d’Allocation Familiale, les impôts et l’assurance maladie ? Pour accéder à leurs services, vous devez créer un compte sur leur site internet. En théorie, la dématérialisation des services doit rendre les démarches plus simples et plus efficaces, mais c’est sans compter sur le nombre inquiétant de « mal connectés ». Parmi eux, selon Jean Deydier et Pierre Mazet, « Il y a d’abord les « publics proches » : ils sont capables d’autonomie mais ne font pas confiance au numérique. Il y a ensuite les « publics éloignés » qui peuvent parvenir à l’autonomie moyennant un temps d’apprentissage et d’accompagnement. Et puis il y a « les exclus », notamment les très âgés et les illettrés pour lesquels il n’y a pas d’autre solution que de « faire à la place de ». Trois catégories auxquelles Pierre Mazet ajoute celle des « invisibles », par définition indénombrable, « ceux qui ne sollicitent personne et se retrouvent en rupture de droits parce qu’ils ne savent pas faire ». » Cette pauvreté numérique, qui se cumule parfois à la précarité sociale, exclue et isole ces personnes, et le « traitement social de l’accès à Internet » , avec l’aide de bénévoles, n’est malheureusement pas suffisant. [7]

Pourtant, en 2016, année qui a marqué l’accélération de la dématérialisation des services publics en France, le gouvernement rappelait déjà que « l’autonomie numérique des personnes fragiles n’est plus qu’une question de solidarité mais un véritable enjeu pour l’égalité des droits et des chances en France. » Cinq millions de personnes cumulaient alors précarité sociale et précarité numérique. [8]

Quelles solutions contre la précarité numérique ?

Plusieurs solutions existent contre la précarité numérique.

Pour commencer, il faut savoir que les opérateurs de réseaux mobiles (Orange, SFR, Bouygues Telecom, Free mobile) ont des obligations de couverture du territoire par bandes de fréquence. Ces obligations sont définies par l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ou plus simplement : Arcep), et les opérateurs s’exposent à des sanctions s’ils ne les respectent pas, selon l’article L. 36-11 du Code des postes et des communications électroniques.

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Obligations de couvertures pour le service Très Haut Débit mobile, définies par l’Arcep

La crise sanitaire a souligné l’urgence de couvrir l’ensemble des Français avec internet pour palier l’exclusion des personnes non connectées.

Les initiatives non-gouvernementales sont également nombreuses. En avril 2020, par exemple, l’Université Lumière Lyon 2 a mené une opération d’identification des étudiants sans accès à internet ou sans équipement suffisant pour accéder à leurs cours en ligne, via une campagne SMS adressée à plus de 25 000 jeunes. L’opération a permis d’identifier 500 étudiants dans cette situation, et l’Université leur a mis à disposition une carte SIM avec forfait 4G, ainsi qu’une aide financière de 400€ pour l’achat ou la réparation d’un ordinateur. [9]

La Coopérative nationale des acteurs de la médiation numérique (MedNum) a lancé en 2020 le site Solidarité Numérique, qui accompagne les Français dans leurs démarches numériques quotidiennes.

Le mouvement Emmaüs a lancé en 2013 Emmaüs Connect, une association créée pour « faire du numérique un levier d’insertion » plutôt que d’exclusion. L’association, composée de bénévoles, propose des parcours d’accompagnement numérique dédiés à l’insertion, des outils et des formations pour les professionnels, un réseau d’accompagnants de proximité et des solutions d’accès solidaire à l’équipement et à la connexion. En 2020, Emmaüs Connect a lancé un appel urgent au bénévolat pour rompre l’isolement des personnes éloignées du numérique à cause des conditions sanitaires. L’association a également lancé en novembre dernier une plateforme de collecte solidaire d’appareils numériques usagés, lacollecte.tech.

Hey ! Pour en savoir plus sur Emmaüs Connect et devenir bénévole, c’est par ici : https://emmaus-connect.org/devenir-benevole/

En 2016, Emmaüs Connect s’est associé à Google pour lancer la start-up WeTechCare, dont le but est de faciliter l’information, la mise en action et l’animation de communautés d’acteurs de l’inclusion numérique en France et en Belgique.

Orange, de son côté, propose des ateliers numériques gratuits.

Autre initiative solidaire : les espaces numériques mobiles, des véhicules équipés d’ordinateurs, d’imprimantes et d’internet, qui viennent à la rencontre des usagers pour les accompagner dans leurs démarches numériques, les aider dans la prise en main d’un ordinateur et dans l’apprentissage de l’utilisation d’internet. Equipé d’une antenne satellite, le véhicule permet d’apporter internet dans les zones blanches. Découvrez, les espaces numériques mobiles de Normandie et du Sud Charente.

Et à vous tous qui avez des compétences en numérique, vous pouvez donner vos appareils électroniques usagers à des associations qui les redistribueront, ou bien vous engager en tant que bénévole pour contribuer à faire du numérique un facteur d’inclusion plutôt qu’un facteur d’exclusion. Le numérique offre des possibilités et des opportunités inédites : faisons en sorte qu’elles puissent bénéficier à tous !

Par Pauline Sicsik


Sources :

[1] Laubier, C. (2020, 30 août). La fracture numérique au révélateur du Covid-19. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/08/30/la-fracture-numerique-au-revelateur-du-covid-19_6050380_3234.html

[2] Observatoire du numérique BVA & Digital Society Forum. (2018, novembre). Le numérique : inclusion ou exclusion ? (Sixième étude de l’observatoire du numérique BVA / Digital Society Forum.). https://digital-society-forum.orange.com/fr/les-actus/1151-le-numerique-facteur-d-inclusion-ou-d-exclusion

[3] Sèze, C. (2020, 26 novembre). Exclusion numérique : ces Français qui souffrent d'”‘illectronisme”. LExpress.fr. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/exclusion-numerique-ces-francais-qui-souffrent-d-illectronisme_2101139.html

[4] Bembaron, E. (2019, 21 mars). En France, 6,8 millions de personnes n’ont pas d’accès à Internet. LEFIGARO. https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2019/03/21/32001-20190321ARTFIG00043-en-france-68millions-de-personnes-n-ont-pas-d-acces-a-internet.php

[5] Ketfi, C. (2020, 9 juin). 4G : voici la carte de France des zones blanches à couvrir en 2020. Frandroid. https://www.frandroid.com/telecom/719523_france_operateurs_4g_2020_couverture_zones_blanches

[6] Covid-19 : un enfant sur trois dans le monde privé d’enseignement à. (2020, 31 août). ONU Info. https://news.un.org/fr/story/2020/08/1075852

[7] Pauvreté et numérique. (2017, 19 avril). France Stratégie. https://www.strategie.gouv.fr/debats/pauvrete-numerique

[8] Numérique : lutter contre la précarité. (2016, 6 janvier). Gouvernement.fr. https://www.gouvernement.fr/argumentaire/numerique-lutter-contre-la-precarite-3618

[9] Lyon 2, W. U. L. (s. d.). [Covid-19] Dispositifs d’aide contre la précarité numérique. Université Lumière Lyon 2. https://www.univ-lyon2.fr/aide-contre-la-precarite-numerique