L’éloquence au féminin

L’éloquence au féminin

Dès l’antiquité, la question de l’accès des femmes à l’éloquence ne semble pas envisageable. Cette discipline de l’art rhétorique ne s’adresserait pas à cette catégorie de la population, et serait réservée aux hommes. 

Aujourd’hui encore, bien que l’éloquence se démocratise, la parole des femmes reste invisibilisée. À titre d’exemple, en juillet 2017, on comptait 224 femmes députées à l’Assemblée Nationale : “une Assemblée rajeunie, féminisée”, pour reprendre les mots d’Edouard Philippe. Pourtant, le temps de parole de ces femmes n’était que de 4%, contre 96% pour les hommes. 

Face à ce constat, des initiatives voient le jour pour sensibiliser la population et encourager les femmes à prendre la parole. Parmi elles, les ateliers de prise de parole dédiée aux femmes, par des femmes, animés par Anastasia Guillien et Clémence Parizot Fatoux dans le cadre de la FFDE (Ndlr : Fédération Française de Débat et d’Éloquence). 

Clémence et Anastasia sont deux étudiantes passionnées par l’éloquence. Leur expérience à la FFDE, mais aussi dans l’association d’éloquence de leur école notamment en tant que présidentes, l’une à Sciences Po Bordeaux, l’autre à l’Institut Catholique de Paris, les ont conduites à s’engager dans la cause féminine. L’organisation d’ateliers dédiés aux femmes, ou encore de permanences permettant à des femmes de témoigner sur des violences vécues en témoigne.

Retour sur l’atelier de prise de parole dédié aux femmes, par des femmes 

“L’objectif d’organiser un atelier destiné uniquement aux femmes ne vise pas à créer un simple espace où elles se sentiront en sécurité”, nous explique alors Anastasia. “Cela fait partie d’une sensibilisation plus globale que nous essayons de promouvoir. Nous partons du constat qu’historiquement, la parole donnée aux femmes est invisibilisée : encore aujourd’hui, les femmes sont moins présentes dans les discours à l’Assemblée Nationale ou encore dans les médias. Elles n’ont droit à la parole que depuis le XXe siècle, ce qui est très récent. Nous avons donc choisi d’organiser cet atelier pour provoquer une prise de conscience, notamment chez les hommes, afin de les pousser à se questionner, se demander pourquoi un atelier destiné aux femmes à lieu, dans quelle démarche il s’inscrit.” 

L’objectif de cet atelier ne s’arrête d’ailleurs pas là : tout l’enjeu réside dans le fait de donner des clés aux femmes pour qu’elles osent prendre la parole en public. “Il y a en effet une instance de socialisation qui fait que depuis notre tendre enfance, nous sommes habitués à entendre des sons graves, qu’on rapproche de manière générale aux voix d’hommes, là où les femmes ont des voix plus aiguës”, explique alors Clémence. “ L’oreille s’y prête donc moins, et ces voix vont être moins crédibilisées. Nous essayons donc de leur apprendre à utiliser leur voix de manière à ce qu’une voix aiguë ou fluette soit tout à fait entendable”.

L’éloquence manque de modèles féminins

L’art oratoire manque d’exemples de femmes éloquentes, c’est un fait auquel Anastasia a pu être confrontée. “Je me souviens par exemple que lorsque j’ai participé à l’organisation de la cérémonie de diplômes de notre promotion supérieure, nous devions choisir deux discours d’hommes et deux discours de femmes. Mis à part celui de Simone Veil, nous n’avons pas trouvé de discours connu et tenu par des femmes en France, à tel point que nous avons dû chercher à l’étranger et choisir un discours d’Hillary Clinton. Les autres discours français n’étaient pas assez connus et l’administration considérait qu’ils ne pourraient pas être lus à une cérémonie de diplômes.” 

Ce manque de représentation des femmes dans cette discipline conduit alors de nombreuses femmes à vouloir ressembler aux hommes et adopter leurs attributs. Cela passe notamment par la recherche d’une voix grave : “ Lors d’une finale de débat parlementaire au Panthéon cette année, une jurée avocate est allée voir une oratrice à la fin pour lui demander si elle fumait. Lorsqu’elle le lui a confirmé, l’avocate l’a encouragée à continuer, en lui disant que c’est comme ça qu’elle aurait une voix grave et qu’elle serait écoutée !”, raconte Clémence.

À l’inverse, on retrouve des femmes qui perpétuent le schéma en s’ancrant dans le modèle de fille timide à la voix douce. “Je me souviens avoir rencontré deux oratrices lors d’un bootcamp que nous avions organisé.”, continue Clémence. “Elles avaient toutes les deux une voix normale, posée, mais lorsqu’elles sont montées dans la tribune, elles ont tout de suite adopté une petite voix toute douce et mielleuse. Je suis donc allée les voir pour leur demander pourquoi elles avaient adopté cette voix, et elles ne l’avaient même pas remarqué ! Il s’agit donc d’aider ces femmes, les mettre en face de la réalité en les questionnant et en les encourageant à ne pas se cacher derrière cette facette de fille timide.”

Mais alors, faut-il changer les femmes et leur voix, ou bien la société et sa vision de la femme dans l’éloquence ?

Pour Clémence et Anastasia, l’un va avec l’autre. “Il ne faut pas chercher à travestir la voix d’une femme en quelque chose de sensuel, aigu, ou mielleux. Une femme, c’est bien plus complexe et ne se réduit pas à de la douceur. Il faut assumer le fait qu’elle puisse aussi avoir une voix grave, que plein de tonalités existent. Il faut donc travailler ces voix naturellement aiguës, tout en amenant la société à accepter que des femmes puissent parler d’une façon plus aiguë, mais qu’elles méritent d’être écoutées.” 

Il ne faut pas chercher à travestir la voix d’une femme en quelque chose de sensuel, aigu, ou mielleux. Une femme, c’est bien plus complexe et ne se réduit pas à de la douceur.

Des hommes concernés eux aussi par ce phénomène

Certains hommes n’ont en effet pas forcément une voix grave, ce qui les conduit à vouloir coller à l’image d’homme viril à la voix grave et imposante. Anastasia a pu en être témoin : “Je me souviens avoir échangé avec un orateur à propos de la force de conviction. Il m’a dit qu’il comptait partir deux années à l’étranger, et que quand il serait rentré, sa voix deviendrait plus grave et qu’il arriverait à être plus convaincant ! De manière générale, on remarque que les hommes, inconsciemment ou délibérément, baissent leur voix de deux ou trois tons lorsqu’ils passent à la tribune”.

Finalement, pour Clémence, les hommes ont tout à gagner à rejoindre ce combat. “On leur a dit de s’exprimer de cette façon, alors que certains n’ont pas envie de travestir leur voix. Ils voudraient s’exprimer comme ils le veulent, avec ce qu’ils ont à l’intérieur, et ils ne peuvent pas car ils savent qu’ils ne seront pas forcément écoutés s’ils ne respectent pas ces codes et attendus.”

Messieurs, jeunes hommes, n’attendez donc pas et rejoignez cette cause !

Au-delà des problématiques de la voix, des femmes discriminées lors des concours

La question de la voix et de l’écoute des femmes n’est pas la seule au centre de ce combat. Lors de concours d’éloquence, Clémence et Anastasia ont en effet pu être confrontées à la problématique de jury biaisé qui ne se concentre que sur l’apparence et la tenue des femmes.

“Personnellement, j’ai eu une conversation lunaire en quatrième année, lorsque j’étais oratrice pour le prix Mirabeau.”, témoigne Anastasia. “Pendant la préparation, j’ai été amenée à parler pendant une demi-heure de ma tenue, alors qu’on a juste dit à l’autre membre de l’équipe – un garçon – de venir en costume. Et effectivement, pour moi, la question de la tenue était importante et se posait vraiment. Il y a tellement de questions sous-jacentes lorsqu’on est une fille !”. 

Expérience similaire pour Clémence, qui a dû subir les remarques sexistes d’un juré. “Lors d’un choc, un juré a qualifié notre équipe d’agence de pub. Il expliquait notamment qu’on avait envie d’écouter la première oratrice car elle était belle, qu’elle faisait bonne figure à la tribune, et que ça donnait envie d’y rester. Ça s’est arrêté là, nous n’avons eu aucune remarque sur le fond de notre discours ni sur  la forme ! On a l’impression que seule notre apparence physique et notre tenue comptent, et c’est dramatique quand on pense au temps de préparation que ça a demandé.”

Il s’agit donc de tendre à faire disparaître ces pratiques : “Nous portons une attention particulière au choix des jurés, en nous assurant notamment qu’il existe une mixité dans le jury.”, affirme Clémence.

Des projets en cours de route ! 

Clémence et Anastasia ne comptent pas s’arrêter là ! D’autres ateliers dédiés aux femmes vont être organisés. Toutefois, l’objectif n’est pas de cloisonner les femmes. Clémence explique : “L’éloquence ne doit pas être féminine, ni masculine, mais mixte. Les formations dédiées aux femmes sont essentielles, mais c’est une solution partielle, nous avons besoin de mixité, sinon ce que nous faisons n’a plus de sens !”.

Et pour les associations qui pourraient se sentir concernées par cette problématique, n’hésitez pas à les contacter ! “Ce qui nous ferait plaisir, c’est que les associations souhaitant organiser des formations d’éloquence viennent nous démarcher, que ce soit pour une formation mixte ou uniquement dédiée aux femmes. Finalement, l’objectif, c’est qu’elles se posent la question suivante : dans mon association, qu’en est-il des femmes ?”

Par Marie Perney, journaliste de Verbat’em


Source : https://www.francetvinfo.fr/france/le-temps-de-parole-tres-faible-des-femmes-a-lassemblee-nationale_2271847.html