Aurore Aubouin : dans les coulisses de La Monnaie

Aurore Aubouin : dans les coulisses de La Monnaie

Quand Aurore Aubouin a quitté emlyon en 2005, elle savait pertinemment que sa carrière allait se développer dans le monde du spectacle vivant. Depuis longtemps, elle nourrissait sa passion pour ce monde, et elle a pu travailler à Lyon, à Milan et à Paris avant d’atterrir à La Monnaie en Belgique en tant que responsable de production artistique. Découvrez avec nous son profil : conseils parcours, conseils métiers pour orienter votre carrière dans le milieu créatif ou encore projets passionnants montés à La Monnaie ! 


Dea : Bonjour Aurore. Tout d’abord, parlons de ton poste – tu travailles à l’Opéra ?

Aurore : L’intitulé exact de mon poste est responsable de production artistique. Je suis responsable de la production artistique au sein du théâtre de La Monnaie qui est l’Opéra fédéral de Belgique, à Bruxelles. Être responsable de production dépend beaucoup du milieu, à l’opéra cela veut dire être porteur de projet. Nous faisons des créations qui regroupent des chanteurs, des choristes et un orchestre. Il s’agit d’assurer pour moi le suivi du projet dans tous ses aspects (chanteurs, planning, budget, communication interne, négociations de contrats, discussions artistiques etc…), hors les aspects techniques (comme la construction des décors, les costumes). Les aspects techniques sont suivis par la direction technique. 

Mon rôle est central car je suis le point de référence pour les équipes externes : par exemple, la mise en scène, la scénographie, la lumière, le chef ou la cheffe d’orchestre, le compositeur ou la compositrice – en somme toutes les équipes qui vont inventer le spectacle d’opéra.

À l’opéra, comme nous devons gérer de nombreux projets comprenant énormément de paramètres, les projets sont préparés très longtemps en amont (2 à 3 ans). Mes missions consistent donc à comprendre dès le début le projet artistique dans sa globalité, puis de devenir l’interlocutrice privilégiée de l’équipe artistique pour faire le relais avec les équipes en interne,  faire le budget et les plannings ou encore s’occuper de la communication. C’est vraiment de la coordination de projet, il s’agit de récupérer les informations, les traiter et les analyser pour ensuite les redistribuer. Tout cela se fait en discussion avec la direction artistique et générale.

D. Que peux-tu dire sur la production de spectacle lyrique ?

A. La production, c’est le fait de porter le projet et de faire en sorte qu’il aboutisse. La production lyrique, c’est-à-dire le fait de produire des spectacles d’opéra, est beaucoup plus complexe qu’au théâtre, comme un Rubik’s Cube à 12 couleurs par exemple contre 4 couleurs au théâtre.

Par exemple, à l’opéra, la prise de décision est tripartite. Si au théâtre, la décision est prise par le metteur en scène ou la metteuse en scène, elle est unitaire. A l’opéra elle doit être prise par le/la metteur.se en scène, le/la chef.ffe d’orchestre et la direction générale. Les forces en présence sont très différentes. Nous nous occupons aussi d’effectifs beaucoup plus grands, il peut y avoir parfois jusqu’à 150 personnes sur un plateau et 80 personnes dans la fosse d’orchestre en train de jouer. 

D. Comment es-tu arrivée à ce poste ? 

A. J’ai toujours voulu travailler dans le spectacle vivant. Dès le lycée, ce domaine m’intéressait. J’ai fait beaucoup de musique, beaucoup de chant et de danse jusqu’à mes études supérieures et je savais que je voulais en faire mon métier, sans être artiste. Je voulais être dans les coulisses. 

Le parcours de grande école s’est imposé de façon détournée – c’est-à-dire que je ne venais pas d’un milieu familial immédiatement favorable à ce genre de carrière. En effet, mes parents ne travaillent pas dans l’art, je n’avais donc pas de référent pour rentrer dans ce milieu. Or, une école de commerce laisse la porte ouverte à la réinvention. Je suis rentrée à emlyon après une classe préparatoire et je faisais partie de la première promotion de bachelors qui devaient faire un stage de 6 mois à l’étranger. J’ai donc fait un stage à Milan, chez Decathlon, ce qui n’a donc rien à voir avec la culture mais m’a permis d’apprendre l’italien et de le parler couramment aujourd’hui.

Rétrospectivement, c’était enrichissant, car cela m’a permis de me recentrer sur mon objectif de travailler dans le monde du spectacle vivant. Je me suis donc renseignée et j’ai fait ensuite l’ensemble de mes stages dans des structures de spectacle vivant (Nuits de Fourvière à Lyon, Théâtre du Rond-Point à Paris, Piccolo Teatro à Milan). Ces stages m’ont permis de confirmer l’intuition que j’avais : je ne voyais plus ma carrière se développer autrement que dans le monde du spectacle et de la culture. 

D. Au cours de tes années à La Monnaie tu as pu voir et monter de nombreuses pièces, as-tu un top 3 de tes spectacles préférés ?

A. Quel top 3 ? J’ai un top 10 ! Mes projets préférés sont ceux que j’ai portés avec un metteur en scène italien qui s’appelle Romeo Castellucci. Pour moi, il est le plus grand metteur en scène européen de spectacle vivant en ce moment. En tant que spectatrice, ses spectacles sont parmi ceux qui m’ont le plus bouleversée. J’ai eu la chance à La Monnaie de faire 3 spectacles avec lui, et les trois ont été des aventures humaines incroyables. Nous avons fait : 

Chacun de ces projets avaient des particularités d’une grande complexité. Sur Parsifal, nous avons travaillé avec une foule de 300 bénévoles, donc l’aspect logistique et de recrutement était difficile. Sur Orphée et Erydice, il y avait un positionnement éthique complexe parce que nous avons travaillé avec une jeune femme dans le coma dans le rôle d’Eurydice. En ce qui concerne La Flûte Enchantée, c’était un spectacle immense pour lequel nous avons travaillé avec des amateurs : 5 femmes aveugles et 5 hommes grands brûlés. La construction du projet a été complexe, en effet, premièrement il a fallu trouver les personnes et les faire adhérer au projet, et deuxièmement pour faire le lien avec la maison d’opéra et faire en sorte que toutes les synergies soient mises en place pour que le projet avance tel qu’il avait été pensé. 

En 2019 nous avons fait un spectacle génial, Tzar Saltan de Rimsky-Korsakov, mis en scène par Dmitri Tcherniakov, une merveille de spectacle. Cela a été très difficile à mettre en place, mais le spectacle en lui-même était somptueux. 

D. Quelles sont les particularités du travail dans un milieu créatif ? 

A. La particularité c’est que ce n’est pas toujours un milieu très organisé. Les trajectoires ne sont pas stéréotypées. Nous travaillons avec des personnes dont les profils sont extrêmement différents. Par exemple, dans le département dans lequel je travaille, on trouve des personnes qui viennent d’un passé artistique (chant, mise en scène, régie) et qui vont vers la production, et moi qui viens du management et qui vais vers la production artistique. Il doit y avoir une certaine pédagogie pour trouver un terrain d’entente quand il s’agit de management, mais on y fait des rencontres impressionnantes et inattendues.

Les milieux créatifs peuvent apporter à la fois beaucoup de joie dans le travail, de la passion et également des rencontres, mais les métiers passion sont aussi des métiers où les frontières sont plus floues. Il y a donc de nombreux cas d’épuisement et de burn-out, ou de reconversion professionnelle. 

Il faut savoir aussi que ce ne sont pas des métiers très rémunérateurs, il faut en être conscient avant de se projeter dans de telles carrières. J’ai tendance à dire à mes amis de promotion que je fais chuter les courbes de rémunération attendue. Il faut juste en être conscient avant de se lancer. D’ailleurs, je pense que pour travailler dans un milieu créatif, si ce n’est pas une passion, il peut être impossible d’y rester.

D. Quels changements ont eu lieu dans le monde du spectacle depuis ton arrivée ?

A. Aujourd’hui, on trouve un changement structurel dans la manière d’aborder le travail par les plus jeunes générations. Je trouve que cela pousse les structures à se réorganiser et à repenser leur organisation, chose que je trouve très bien. La société évolue vite, quand j’ai commencé à travailler, le mode de fonctionnement était différent, nous étions en queue de comète du fonctionnement des années 80 et 90, c’est-à-dire, se dédier à un travail corps et âme et y passer tout son temps, ce qui mène à une frontière très poreuse entre la vie privée et professionnelle. Je vois aujourd’hui avec mes jeunes collègues que cette frontière s’est durcie, et cela mène à d’autres types de comportement au travail. Quand je suis arrivée à La Monnaie il y a 12 ans, je ne remettais pas en cause le fait de faire des heures supplémentaires en continu. Aujourd’hui il y a quelque chose de plus protecteur au niveau du développement personnel, de la vie privée et du respect des heures de travail, donc les structures sont obligées de revoir leur organisation. 

D. Quelles compétences faut-il avoir pour travailler dans le monde de la culture ?

A. Une personne qui ne s’intéresse pas à la culture ou qui n’est pas émue par la culture ne serait pas heureuse dans ce monde. En revanche, être curieux et ouvert d’esprit sont des qualités importantes pour s’épanouir dans la culture. Il s’agit d’un domaine assez vaste, mais dans le spectacle vivant, il faut aimer le contact humain, car nous travaillons en permanence avec d’autres gens. La discussion, l’échange, l’effet de groupe sont primordiaux dans ce monde. 

Si quelqu’un veut travailler dans la culture, il faut absolument tester ce que ça veut dire précisément. La culture peut paraître comme une chose qui brille, mais derrière ce sont des métiers, et des métiers très différents. Faire de la production en spectacle vivant n’est pas du tout la même chose que faire du mécénat dans un musée. Il faut en être conscient. Il faut savoir quel type de métier nous voulons faire. Pour moi, cette connaissance est la chose la plus importante, les stages et les rencontres permettent d’y accéder. 

Les années à l’école sont un excellent moment pour tester différentes expériences professionnelles et “peaufiner” ce que l’on veut faire. Je rajoute qu’il est essentiel d’avoir une certaine expérience dans la culture, car il faut développer une expertise, et pour cela, les stages sont un excellent moyen pour y arriver. 

D. Quels sont tes conseils pour soutenir l’Opéra et la culture plus généralement dans ce moment difficile ?

A. Pour commencer, il faut se tenir prêt à retourner en salle dès qu’elles seront ouvertes, se faire un peu violence même, parce qu’après un an de travail à la maison, ce ne sera pas aussi simple pour les salles de spectacle de retrouver du public. Par public, j’entends ici des  personnes qui vont physiquement aller en salle. Se tenir prêt à retourner donc, et même y aller à l’aventure, sans trop savoir auparavant, se laisser surprendre. Entretemps, beaucoup de structures proposent des expériences en ligne. Sur le site de La Monnaie, on trouve des opéras en version streaming, L’Opéra de Paris aussi, pratiquement tous les grands théâtres sur le territoire français font des efforts pour s’adapter. Il faut être curieux et aller voir ce qui se passe même si les portes sont closes. Parce que même si elles apparaissent closes, derrière nous travaillons énormément. 

D. Merci beaucoup Aurore, pour ton temps et ton témoignage passionnant. Souhaites-tu ajouter quelque chose ? 

A. Je trouve ça super que vous fassiez un numéro du M autour de la culture ! Les métiers de la culture sont passionnants, mais il faut s’accrocher. Ce n’est pas une ligne droite et ce n’est pas mainstream comme parcours. J’invite n’importe qui qui souhaiterait s’orienter vers ces carrières de m’appeler pour discuter. Nous avons eu plusieurs stagiaires venus d’emlyon, dont une de mes collègues qui est arrivée pour un stage et qui est maintenant chargée de production. Posez-vous les bonnes questions avant de vous lancer dans une carrière dans la culture, certes, mais ne vous interdisez pas de le faire si vous en avez envie. Dans le monde de la culture, nous avons besoin de personnes avec un background management. Personnellement, mes années d’école ont structuré ma pensée de telle manière qu’encore aujourd’hui, 15 ans après, je garde une grande adaptabilité et flexibilité et une bonne compréhension des enjeux. Ce sont des forces du parcours académique dont on a vraiment besoin dans la culture. Restez curieux ! 

Par Dea Gjokuta, rédactrice chez Verbat’em