Concours Early Writers 2019 – places 4 à 10

Concours Early Writers 2019 – places 4 à 10

Retrouvez-ici les finalistes du concours Early Writers, proposé chaque année par l’association Verbat’em à l’ensemble des étudiants d’emlyon business school. (places 4 à 10) – retrouve le 9ème texte, le prix du public, ici

N4 Hortense Fortin  Encore une mauvaise chute

Je me rappelle le jour où je me suis mariée. C’était le 22 juillet 2003. Il faisait un temps magnifique et la photo qui en témoigne est sur l’étagère du salon. Certes, la vitre du cadre est un peu brisée mais on peut encore voir nos deux sourires dessus. J’ai le teint halé, une robe de mariée à couper le souffle que ma grand-mère m’avait offerte pour l’occasion et mes cheveux coiffés d’une belle couronne de fleurs. A côté de moi il y a mon mari. Il n’a pas changé d’un poil. Les mêmes cheveux bruns, le même regard envoûtant. J’essaie de sourire comme sur la photo mais le bleu sur ma joue me fait encore mal. Encore une mauvaise chute dans l’escalier de l’immeuble. 

Des mauvaises chutes dans l’escalier de l’immeuble, il y en a eu des centaines, je n’ose même plus les compter par crainte de me rendre compte de l’horreur de ma situation. Toutes ces contusions, toutes ces ecchymoses, tous ces bleus qui fleurissent partout sur mon corps et sur mes joues sont aujourd’hui mon quotidien. Une partie intégrante de moi, une douleur qui ne me quitte pas mais à laquelle on ne s’habitue jamais. Je ne sais toujours pas ce qui me fait le plus mal : ses coups ou l’amour que je lui porte en retour depuis le premier jour.

Cette douleur me rappelle ma première claque. Cet après-midi-là, je suis tombée au téléphone sur une jeune femme qui cherchait à joindre mon mari. Le soir, quand je lui avais demandé qui elle était, les larmes aux yeux, en connaissant déjà la réponse, il s’était mis dans une colère noire. Aussi noire que ces yeux. Jamais je n’oublierai ce regard empli de haine qu’il a posé sur moi ce jour-là. Je l’aimais aussi fort qu’il me frappait. Je sais que j’aurais dû partir sur le champ et croyez-moi j’ai essayé, à de nombreuses reprises. Mais, à chaque fois quelque chose de plus fort que ma souffrance me retenait. A la première main levée, j’étais enceinte. A la deuxième menace proférée il s’est excusé et m’a promis de ne plus jamais recommencer. A la troisième insulte de la soirée, au quatrième coup de ceinture et à la cinquième supplication de ma part, je ne savais plus où aller. J’étais seule, dépendante financièrement, émotionnellement et ma priorité était mes enfants. Alors je me suis relevée et le lendemain matin j’ai caché tant bien que mal la marque qui naissait sur ma joue. Puis, jour après jour, je suis devenue experte dans ce camouflage si particulier. Personne ne remarquait rien. Et devant les personnes soupçonneuses, je faisais semblant d’être maladroite et de me cogner.

Je passais pour une idiote certes mais personne ne devait savoir. Plutôt mourir que de perdre la garde de mes enfants. 

Le voilà qui rentre. Je repose le cadre. Mon souffle s’arrête, j’ai peur de respirer de travers et de provoquer sa colère. Mais il est déjà trop tard, le dîner n’est pas prêt et le rouge de la haine se confond sur son visage avec le rouge de l’alcool dont il a abusé au bar avec ses collègues. Je me précipite sur les enfants et les pousse dans leur chambre. Une seconde plus tard je ne comprends plus ce qu’il m’arrive. Etourdie, abasourdie sonnée et tous les autres adjectifs que vous voulez, je n’entends plus rien mis à part le bourdonnement dans mes oreilles après une gifle trop près de la tempe. Au fond, je perçois sa voix me traiter de bonne à rien, de pute ou de salope. Je ne sais plus. Je tombe. C’est la chute de trop je ne me relèverai pas. 

Je me roule en boule, je me dis que je ne veux pas mourir. Mais enfants ont trop besoin de moi. Malheureusement, je n’ai plus de force pour le supplier en levant mon bras. Les coups pleuvent comme les larmes de douleur sur mes joues. Une dernière fois je croise son regard envoûtant, je m’endors en attendant la fin de l’ouragan. Mais je ne me réveille pas. C’est fini.

Je suis pour vous un fait divers et cette histoire est aussi courte que l’attention que vous me portez. Dans un instant vous aller passer à autre chose. Mais je suis aussi peut-être la prochaine femme à tomber sous les coups de son conjoint. Je serai peut-être le 134ème féminicide de France au moment où je vous écris. Mais je serai sûrement le 140ème le jour où vous me lirez. De cette violence, une femme meurt toutes les 48 heures en France. Le 23 novembre allez manifester.

Hortense Fortin

N5 Amadeo de Flers (64) – Le poids d’une mouche

Le vol A426 en partance de Paris Roissy-Charles de Gaulle et à destination de New York-Kennedy accusait un retard de plus de deux heures. Cet imprévu sema le trouble chez les passagers dont les bagages boursoufflés encombraient la salle d’embarquement. Les plus impatients se ruèrent vers un jeune employé affublé d’un costume incommode et l’accablèrent de questions dans toutes les langues imaginables. Au milieu de ce fourmillement coloré de touristes se perdaient les annonces monocordes que crachaient les enceintes du Terminal 2. Des quelques bribes sonores qui me parvenaient, je conclus qu’un incident technique était à l’origine de cette attente qu’une poignée de vieillards trompaient déjà sur leurs sièges plastifiés. Je me joignais à eux pour consulter les pages bruyantes de mon journal, surélevant de temps à autre mon arcade sourcilière d’un demi-centimètre à la lecture des faits divers. Près de moi, un petit garçon, fendu d’un sourire incessant, tournait sur lui-même jusqu’à ce que le vertige l’enivre et le couche sur la moquette. À peine relevé, il répétait la drôle de manœuvre, sans s’imaginer que l’avion qui l’attendait sur le tarmac serait bientôt réduit en gravats au sud de l’Irlande.

*

Les heures de vol auraient pu s’écouler paisiblement si ma voisine aux cheveux violâtres n’en avait pas décidé autrement. Tandis que l’océan Atlantique se dessinait sous nos pieds, elle articula quelques mots, sans doute pour engager une conversation. En réponse à sa tentative, je dégainai mes écouteurs et lançai l’album Kind of Blue de Miles Davis. L’air précipité dans les conduits tubulaires de la trompette s’harmonisait joliment avec la couverture cotonneuse que nous survolions. Je m’imaginais nu sur ces nuages fermes, entouré d’anges bouffis et d’aigles altiers tout droit sortis d’une fresque italienne de la Renaissance. Mes rêveries furent malheureusement vite dissipées par une violente vague de cris : le réacteur droit venait de prendre feu, laissant dans son sillage une trainée de fumée noire. À l’instant même, Bill Evans pianotait les derniers accords de Blue in Green. 

Les bassesses du destin incarnèrent alors leur forme suprême dans notre prison d’acier. Les lampes prêtaient leur lumière par à-coups au-dessus des têtes surprises tandis que des valises tombaient comme des fruits trop mûrs sur les voyageurs. Je pensais à tous les camions de pompier s’apprêtant à balayer en vain leur phares nerveux sur les vitrines des magasins et à tous ceux qui, comme moi, lèveront leurs sourcils devant leur journal en apprenant l’accident. Je pensais également à cette mouche qui traçait bêtement des parallélépipèdes désarticulés tout près des climatiseurs. Comment avait-elle atterri là ?

S’était-elle cramponnée à la mallette d’un passager ou avait-elle été conçue ici-même ? Elle emportera sans doute ses secrets dans sa petite tombe de mouche. La forte inclinaison suivie par l’avion et le ronflement curieux qu’il exhalait nous rappelaient combien l’espérance de vie était relative. Ma voisine agrippa le siège devant elle, enfonçant ses ongles furieux dans le tissus dont je distinguai pour la première fois les motifs : de petits losanges mauves couronnés d’un disque orange de moindre envergure. J’allais la supplier de ne pas s’agiter ainsi mais ma retenue réprima cette tentation. Par un heureux hasard, des masques à oxygène tombés du ciel exaucèrent finalement mes vœux en étouffant ses vagissements ainsi que ceux de la plupart des futures victimes. L’accalmie ne fut que brève puisqu’un second concert d’onomatopées attesta que le réacteur gauche eut, lui aussi, la mauvaise idée d’exploser. Face au drame qui s’annonçait, j’ôtai mes écouteurs.

Le steward, qui présentait crânement les consignes de sécurité une heure plus tôt, eut soudain la tête clouée au sol. Impossible de connaître la cause de cette indisposition, peut-être fut-ce l’annonce de sa mort prochaine ou une banale carence en sucre. Quoi qu’il en soit, je pense secrètement que les livres d’histoire ne feront pas étalage de son courage.

Tout le mérite reviendrait à l’évidence à ce drôle de pilote puisqu’à peine eûmes-nous perdu tout espoir qu’il annonça un atterrissage d’urgence sur les terres irlandaises. Ce message formulé comme une promesse nous permit un court instant de nous croire vivants alors même que nous nous dirigions à une vitesse colossale vers le cimetière.

Le reste du voyage ne fut qu’une suite ininterrompue d’épisodes douloureux dont nous connaissions le dénouement. Quelques villes se profilaient déjà, on distinguait leurs toitures en cascade qui s’ingéniaient à atteindre l’horizon. Vu du dessus, la petitesse du décor humiliait l’œuvre humaine dans son intégralité, même les voitures semblaient s’être échappées d’un magasin de jouets. Les passagers étaient plus concernés par leur décès que par le panorama : ceux qui ne s’étaient pas encore évanouis étaient médusés par la trajectoire verticale de notre triste navire. Je regrettais que le projet d’atterrissage consenti par le pilote ait finalement été avorté comme je regrettais de m’être vêtu de cette chemise le jour même de mon trépas alors qu’elle n’est, de toute évidence, pas adaptée à un tel événement. Pendant que le sol se rapprochait fatalement, je me rassurais à l’idée que mes habits seraient calcinés avant qu’on ne puisse constater la faute de goût. Le sol se rapprochait encore et je pensais à tous ces rachis cervicaux bientôt fracturés dans la poussière. Le sol se rapprochait toujours et ma voisine comprimait ma main avec une audace excessive que j’excusais en pareille circonstance. In fine, nous nous fracassâmes.

*

Non loin de la petite ville irlandaise de Blarney, célèbre pour son bastion médiéval, une carcasse fumante plongeait quelques moutons et leur berger dans la stupeur. Peut-être auraient-ils été encore plus surpris s’ils avaient su qu’au-dessus des ferrailles rougies par la chaleur, au-dessus des moteurs désossés célébrant leur chute dans la terre molle et de quelques guenilles rescapées des flammes criminelles, volait une mouche.

Amadeo de Flers

N6 Martin Roqueplo – Plaudite !

« La vie est gouvernée par la fortune, non la sagesse. » Théophraste

L’homme baisse les yeux vers les planches polies par l’usage. La lumière d’un projecteur se déverse sur lui. Il porte un long manteau noir aux manches élimées. Seules les ténèbres l’entourent, mais il n’est pas seul. Les murmures et bruissements irritants n’atteignent pas ses oreilles. Il fait un quart de tour. Silence. Le monde, les dieux et les anges retiennent leur souffle. 

Son ombre est belle et blonde. Elle relève une tête au regard rougeoyant.

Le cercle de lumière s’étend. L’homme tire une chaise, et une cigarette. Les volutes de fumée occultent ci et là le flot de clarté.

« Vous venez assister ce soir à un bien étrange spectacle. J’ai un conte pour vous et je pense que la chute vous surprendra. »

Il écrase le mégot dans le cendrier. Juste à côté, sur la petite table de bois, trône une couronne crénelée. Il fait glisser ses doigts rêveurs sur les contours de la coiffe.

« Le roi de Crète, Minos, ordonna un jour à Dédale de construire un Labyrinthe pour y enfermer l’atrocité qu’avait conçue sa femme : le Minotaure. L’ouvrage imaginé par l’architecte était d’une telle complexité que lui-même ne put s’en échapper qu’en volant. Vous connaissez tous cette histoire.

« Mais connaissez vous la légende de Dalia ? Je ne pense pas. C’est pourtant un récit fascinant. Dalia était une jeune fille radieuse. Elle n’était ni belle, ni riche, ni puissante. Mais elle était ingénieuse. Elle croyait en la logique et la rationalité. C’était une erreur. »

Il ralluma une cigarette. Il expira un grand nuage de fumée. 

« Le hasard fut sa perte. C’est par hasard qu’elle fut choisie pour être envoyée dans le Labyrinthe. C’est avec logique qu’elle tenta de retrouver son chemin. C’est par hasard que la Mort la trouva.

« Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le héros de notre histoire est le Minotaure. Pensez-y ! Un être difforme — un de plus — sur cette terre. Il n’a rien choisi, rien décidé. Il ne comprend rien à son sort, à son inexpugnable tanière. Le monde ne l’atteint que sous la forme de sacrifices terrifiés, impuissants et geignards, qui plus est. Dans son esprit monstrueux il ne fait que ce qu’il peut : il se transforme en gigantesque machine du hasard. Il est puissant, incontrôlable, imprévisible. Les bassesses des hommes l’ont ainsi forgé. Quand Dalia pénètre dans l’œuvre de Dédale, elle y rentre avec toute l’arrogance de ceux qui pensent ; avec toute la froide rigueur d’un joueur d’échec. Mais son ennemi est bien moins réfléchi et bien plus subtil que cela. »

L’orateur laisse trainer ses yeux dans l’assemblée. Il épie les regards, s’attarde sur quelques visages, puis se replonge dans sa fable.

« Elle pense à la superficie totale du lieu, qu’elle a pu entrapercevoir. Elle se représente la disposition potentielle des couloirs. Elle prévoit. 

« Le monstre, lui, se rue, à droite, à gauche, sans un instant de pause. Il court comme un dératé, agité par d’insondables images, fuyant presque son ombre. »

L’homme se relève et commence à errer sur la scène. La silhouette belle et blonde le suit avec difficulté tant ses mouvements sont désordonnés. Il continue son récit, en s’agitant dans l’espace.

Cette danse macabre prend fin quelques minutes après, et l’orateur tourne alors son visage douloureux vers la foule.

« C’est une philosophie que l’on a perdu depuis trop longtemps. Celle du hasard. Tout nous rappelle à la suprématie de notre pensée. L’imprévu est mort. On cherche a tout maîtriser, contrôler. Il y a même, fait qui m’étonne profondément, des écoles pour apprendre à manager — pardonnez le truisme. Rassurez-vous : on n’y apprend rien. Car on ne peut rien y apprendre.

« La physique, toutes les science nous l’ont montré : le hasard règne en maître. Le chat de Schrödinger, la dualité onde-corpuscule, l’ADN, l’évolution. Tout cela n’est que pure confusion. Si les dieux eux-mêmes n’ont pas pu ordonner ce chaos originel, aucun homme, aucune femme ne le pourra. Nul ne peut manager l’anarchie. »

Une frénésie absurde animait ses gestes saccadés. Cela faisait déjà quelques instants qu’il regardait deux jeunes femmes dans leur loge au balcon. L’une d’elle remuait mal à l’aise sur son siège. Il lui esquissa un sourire mystérieux et reprit sa logorrhée.

« Cela peut vous paraître bien lointain. Trop distant de vos préoccupations. Dalia, elle, n’a compris que trop tard la véracité de ces propos.

« Elle n’est pas loin. Encore deux couloirs sur la gauche, un sur la droite, compte-t-elle, la main plaquée sur le mur. Bientôt, elle verra la lumière. Elle avance avec prudence. Un couloir à gauche, puis un autre. Son regard est fixé sur l’agencement logique du lieu. Elle s’engage à droite. Soudain, elle ne voit pas la lumière. Elle voit seulement deux yeux rouges, et la ténèbre. »

Quelques spectateurs eurent un sursaut effrayé.

« La vie aujourd’hui peut ne pas être bien différente de celle de Dalia. On peut être une fille radieuse, avoir reçu la plus belle éducation qui soit. On ne croit pas au hasard. Rien ne nous permet d’y croire. Tout s’est toujours bien passé dans cette vie tranquille. On peut aimer le théâtre. on s’y rend de temps à autre. Les pièces s’y suivent et s’y ressemblent. On en ressort toujours un peu changée, mais toujours la même. On y revient., c’est prévisible. Toute cette mécanique fonctionne à la perfection, sans accrocs. Mais le hasard toujours vous guette. Au détour d’un couloir ce sont deux yeux rouges qui rôdent. Au détour d’une scène, c’est la mort qui surgit. »

Tout se passa en un instant. Un revolver surgit de la manche de l’orateur. La balle atteignit en plein cœur la jeune fille au balcon. Elle s’écrasa sur une table en contrebas. De sa chute ne restait qu’un mouchoir taché de sang qui tournoyait lentement. L’ombre belle et blonde le saisit en murmurant :

« Applaudissez ! La pièce est dite. »

À Erwan S. modicae fidei quare dubitasti ? 

Richard Clayton

N7 Charles Sdb

Elle était bien cette soirée, elle lui avait rappelé une lointaine époque, il y a bien 30 ans de cela. Et puis, il avait rencontré cette fille, Greta, de 5 ans sa cadette. Elle semblait animée d’une flamme, brûlait à l’idée de visiter d’autres contrées et citait des noms de destinations tellement exotiques qu’elles faisaient passer Gaborone et Windhoek pour la porte à côté.

Elle s’appelait Greta. Greta, comme l’autre, celle qu’il n’avait pas vu depuis 28 ans et qu’il ne reverrait sans doute plus jamais. Foutue soirée d’août 1961. On est insouciants quand on a 15 ans.

Attention disait-on, le climat se tend disait-on. Que de racontars et de paroles en l’air quand on ne pense qu’à s’amuser. Et c’est comme ça, après une nuit à courir dehors avec la bande de Sebastian et les fêtards de Friedrichshain qu’il s’était endormi sur les pelouses près du tarmac de l’est de la ville. Et il se réveillerait dans une nouvelle ville, une enclave créée au petit matin, un monde reclus sur lui-même.

Il ne s’en rendit pas compte immédiatement, de la signification de ce mur. Encore une excentricité de politicien, se dit-il. Ça durera 2 semaines tout au plus. Tu parles! 28 ans et des poussières qu’il est debout.

Alors bien sûr, il aurait pu essayer de passer de l’autre côté. Mais le jeu en valait-il la chandelle? Combien étaient tombés devant les miradors, pour goûter à une liberté dont on ne savait pas grand-chose, finalement. Flegmatisme juvénile ou simplement peur de mourir, il n’avait jamais tenté le coup. Et puis, qui avait il à revoir? Ses amis de l’orphelinat, Ralf, Greta, et c’était tout. Il n’avait jamais été un grand sentimental.

Greta… ça lui avait quand même mis un coup au moral de devoir la quitter aussi instantanément. Mais assez de nostalgie pour aujourd’hui, il avait désormais 43 ans, une situation stable comme guichetier au Deutsches Theater et se tenait à distance respectable de la Stasi.

Il se leva de son lit, se dirigea vers la fenêtre et s’alluma une cigarette. Pensif, il regardait vers la fenêtre alors que le soleil peinait à percer le brouillard qui sévissait dans cette partie de la ville.

Il s’était fait à cette architecture bétonnée et imposante. On pourrait presque dire que les soviétiques ont du goût, pourvu qu’on aime le grandiose et l’uniforme. Certes, sa tour de béton ne valait pas les châteaux de la Loire, mais on pouvait tout autant lui reconnaitre une certaine majesté.

Sa cigarette lui faisait légèrement tourner la tête, ou était-ce le contrecoup de la soirée de la veille, comme pour lui rappeler le poids de ses 43 années. Je ferais bien de m’aérer, se dit-il. 5 minutes plus tard, il était dehors. Toujours perdu dans ses pensées, il remarqua cependant une certaine effervescence, inhabituelle dans ce coin-là de la ville, surtout à l’heure de la sieste. Soit les gens dorment chez eux, soit ils sont au travail. Dans ce quartier habité par ouvriers et travailleurs de nuit, on a peu de temps pour l’amusement. Et pourtant, il vit passer au loin Monsieur Zielinski, à son grand étonnement. Ce grutier de formation, travailleur acharné ne parlait pas bien allemand et ne trainait qu’avec les polonais du coin, le plus souvent au bistrot du coin après son service. Il était donc étonnant de le voir en pleine journée dans ce coin-là de la ville.

Quelle heure-est il? 15 heures, j’ai encore le temps de me promener avant d’entamer mon service du soir, pensa t’il. Oh, la vie de guichetier n’est pas bien passionnante, mais elle permet de côtoyer de près ce qui se fait de mieux en matière d’art est-allemand. Il aimait bien assister aux représentations, ça lui donnait l’impression de sortir de son confort intellectuel. Il n’a jamais été un grand penseur. Toute sa vie aura même été dictée par la doctrine de la reflexion facile et de la satisfaction minimale.

Il en avait vu des pièces, au Deutsches Theater, souvent des représentations insipides destinées à flatter l’égo du gros Hoffmann, chef de la police secrète, dont la cruauté stupide n’avait d’égal que sa lourdeur et son haleine fétide. Il arrivait cependant, que certaines pièces sortent du lot par l’audace et l’originalité qu’elles proposaient. Un bref coup d’oeil au gros Hoffmann suffisait à dire si l’auteur allait finir sa vie à trier le courrier ou au fond d’une geôle. Cruelle période pour l’art, les soviétiques n’ont aucune sensibilité créative.

Toujours en marchant, il se rapprochait des artères plus fréquentées de la ville et constatait qu’effectivement, les gens étaient plus excités qu’à l’accoutumée. Il faisait pourtant froid, en ce 9 novembre 1989. Peut-être était-ce le climat optimiste des derniers jours qui poussait les gens à se risquer dehors. Les soviétiques perdaient du chemin, et la pression occidentale se faisait plus forte que jamais. Il tourna à droite sur Chausseestraße. Le fourmillement des berlinois jurait terriblement avec la froide symétrie de la rue. Décidément, il se passe quelque chose aujourd’hui.

Il remonta la rue sur un kilomètre et demi, alors que l’agitation allait crescendo. Il s’arrêta devant une television, exposée en vitrine, qui diffusait une conférence de presse en direct. Il n’avait jamais été très politisé. Et pourtant il lui était impossible d’échapper à l’enthousiasme grandissant des habitants de Berlin-Est depuis quelques jours. 

Il continua sa route, se frayant un chemin parmi la foule, avec de plus en plus de difficultés à mesure qu’il se rapprochait du mur.

Au fil des pas, il y avait de moins en moins de places pour le doute; il se passait quelque chose au niveau du mur. Au dessus du brouhaha incessant des citoyens, il entendait de temps à autres des exclamations collectives, des cris, des sirènes.

Il avait désormais le haut du mur à portée de regard, il était cependant très difficile d’en apercevoir le point de passage. Il grimpa sur un lampadaire, se hissa en haut et regarda de tous les côtés. Derrière, les gens ne cessaient d’accourir vers sa position et devant, la foule déjà constituée mettait pression sur les militaires et menaçait de forcer le barrage. Ces derniers semblaient être en proie à une incompréhension inhabituelle. Eux qui, d’ordinaire, ne lésinaient pas sur l’agressivité, semblaient confus et peu enclins à réprimer la foule. Tout autour de lui, des rumeurs se répandaient comme des trainées de poudre. L’occupation était terminée, la réunification était proche, les occidentaux attaquaient à l’Ouest. Beaucoup d’infos pour peu de certitudes.

Soudain, un hurlement de joie se fit entendre. Un bruit sourd expulsé par des milliers de poitrines, comme un soulagement que l’on réprime depuis 28 ans. Les premiers mouvements de foule s’effectuaient devant le mur. Il prit alors conscience de la réalité. Le monde qu’il avait quitté une trentaine d’années plus tôt allait de nouveau s’offrir à lui. Qu’en subsiste t’il après tout ce temps? Une forme d’excitation nouvelle le remplit, après ces années d’existence morne. Enfin!

« Lorsque je descendrai de mon lampadaire, le mur aura chuté. » –Charles de Beauregard

Charles Sdb

N8 Paul Kemon – Les pieds du colosse

Les pieds du colosse

Moi l’enfant de Charès, moi géant impérieux,

Qui domine le port et scrute l’horizon,

Souvenir intangible: la fière garnison,

Qui protégea mon île en remercia les cieux.

 

Je suis le dieu soleil et le métal précieux,

Qui compose mon corps n’est guère une prison,

Mais un abri solide: ni vent ni artisons,

Ne peuvent entamer le géant si radieux.

 

Moi l’effigie d’Hélios, moi colosse olympien,

Qui ne craignait personne et n’avait peur de rien,

Sentit un jour un choc, au tréfond de mon île.

 

La terre me défia, s’ébroua violemment,

Mes bras tendu au ciel je luttai vaillament,

Elle balaya mes pieds : le bronze était argile.

Paul Perrin

N9 – Adrien Bez – La chute de « Schumi »

Méribel (Savoie) – 29 décembre 2013, 11h. Michael Schumacher, plus grand champion de l’histoire de la Formule 1, se trouve sur la piste « Les Chamois » en compagnie de son fils Mick et de trois amis. Ils décident tous les quatre de rejoindre la piste « La Biche » en empruntant un morceau de hors-piste, histoire de pimenter la descente, une pratique courante chez les skieurs confirmés. Michael est à l’aise sur ses skis : il glisse avec grâce sur la neige immaculée. De toute façon, il est à l’aise avec à peu près tout, dans la vie. Il fait partie de cette catégorie un peu agaçante d’hommes qui savent tout faire. Quand on sait piloter une Formule 1, on sait skier, cela va de soi.

Mais après une vingtaine de mètres de descente, en plein virage, Michael ne voit pas le rocher qui surgit devant lui, émergeant au-dessus de la neige. Avec la vitesse, il s’envole, semble planer l’espace d’un instant dans le ciel de Savoie, avant de retomber lourdement au sol. Sa tête heurte l’arête d’un rocher en contrebas. Le casque, éclaté en trois parties, est témoin de la violence du choc. Les pisteurs-secouristes sont les premiers à arriver sur les lieux. « Schumi » est sonné, mais conscient.

Héliporté dans un premier temps vers le centre hospitalier intercommunal Albertville-Moûtiers, il est ensuite transféré au CHU de Grenoble pour subir une première opération. Pendant ce temps, la rumeur circule : Michael Schumacher serait tombé. En fin de soirée, le verdict tombe : « Schumi » est atteint d’une hémorragie cérébrale. Il a été placé en coma artificiel. Son  pronostic vital est engagé.

La nouvelle fait rapidement le tour des médias, passe en boucle sur les chaînes d’informations. La Formule 1 est sous le choc, évidemment, mais en fait, c’est le monde entier qui retient son souffle. Car tout le monde connaît Michael Schumacher, c’est le genre de nom qu’on a tous entendu au moins une fois dans notre vie. Pour beaucoup, la Formule 1, c’est lui. Ferrari, c’est lui aussi. Un an plus tôt, il avait pris sa retraite de pilote de Formule 1 après une dernière saison chez Mercedes, mais personne ne l’avait oublié. Sept titres de champion du monde, quatre-vingt-onze victoires et cent-cinquante-cinq podiums, ça ne s’oublie pas si facilement. Personne ne mérite de mourir, évidemment, mais lui, encore moins. À cette époque, il paraissait intouchable, et personne ne l’avait jamais classé dans la catégorie des mortels. Schumacher au tapis, c’est l’éternité qui vacille.

Dans les jours qui suivent l’accident, la situation est critique. Michael subit d’autres interventions chirurgicales ayant pour but d’éradiquer de multiples problèmes aux noms scientifiques bien compliqués. Mais il est fort, il se bat, il lutte là où beaucoup auraient déjà abandonné. Peut-être entend-il les encouragements de sa famille qui se bat à ses côtés et les tendres messages de ses fans à travers le monde. Le 16 juin 2014, soit presque six mois après l’accident, il sort du coma et quitte le CHU de Grenoble pour rejoindre son domicile situé à Lausanne, en Suisse. C’est là, entouré des montagnes et de ses proches, qu’il entreprend sa rééducation.

Des chutes, il y en a tous les jours au ski. Trébucher sur ce rocher sorti de nulle part, perçant la virginité de la neige, est un manque de chance énorme, de même que retomber de plein fouet sur l’arrête d’un autre rocher situé en contrebas. Certains diront qu’il y a toujours un risque à s’aventurer en hors-piste. Ils ont raison. Schumacher ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Mais lui qui a risqué sa vie tous les jours pendant vingt ans au volant d’un engin lancé à plus de 300 km/h ne se voyait certainement pas fléchir sur un morceau anodin de hors-piste, au beau milieu des Alpes françaises. Non, le « baron rouge » n’aurait jamais pensé finir le crâne fracassé dans la neige blanche, entre une piste bleue et une piste verte.

Depuis que Michael a entamé sa convalescence, les nouvelles se font rares. Elles viennent au compte-goutte, via son agent et attachée de presse, Sabine Kehm. La famille se tait. Les médecins aussi. La presse et les fans doivent se contenter de miettes. Que devient Michael Schumacher ? Personne ne sait. C’est le secret le mieux gardé dans le monde du sport et des people depuis maintenant six ans. En septembre 2016, l’avocat de la famille déclare que Michael ne peut toujours pas marcher ni se tenir debout seul. Depuis, la situation semble guère avoir évolué.

Alors voilà : Michael Schumacher, le plus grand champion de l’histoire de la Formule 1, le plus gr and sportif allemand de tous les temps, n’est plus capable de marcher. Schumacher, c’était la vitesse, l’adrénaline, le succès. Il était invincible. Aujourd’hui, il ne peut plus parler. La faute à une chute à ski, quelques jours après Noël, entre deux pistes fréquentées de Méribel. C’est trop bête.

C’est trop con. C’est tragique. Joyeux Noël.

« N’aurait-il pas mieux valu qu’il meure ? » s’interrogeront quelques-uns. « C’est un légume, alors à quoi bon le garder en vie ? » diront d’autres. Mais lorsque sa famille l’installe dans sa chaise roulante, face au magnifique panorama des montagnes surplombant le lac Léman, il arrive que Michael Schumacher pleure. Or, ça ne pleure pas un légume. Seuls les hommes pleurent. Cet homme-là a mis un genou à terre, mais pour ses fans, pour sa famille, pour tous ceux qui l’ont un jour admiré, il sera éternellement debout.

Michael Schumacher finira bien par mourir un jour, peut-être volontairement, jugeant qu’il n’est plus utile de se battre. Mais la carrière qu’il a construite, les émotions qu’il a fait vivre à ses fans et les souvenirs qu’il laisse dans le monde de la Formule 1 sont immortels. Son héritage est éternel.

D’ailleurs, début 2019, un certain Mick Schumacher, fils de l’illustre Michael Schumacher, fait ses premiers pas en Formule 2 et de nombreux observateurs le voient intégrer très vite la Formule 1.

Pour lui, un seul objectif : devenir le meilleur. C’est en tout cas le plus bel hommage qu’il pourrait rendre à son père.

Adrien Bez

N10 Anne-Laure Claudon Schlick – Chute Bleue

Une chute profonde mène souvent vers le plus grand bonheur”, W. Shakespeare

Se perdre, les yeux dans le vide, dans les vagues du silence.

Se perdre, les yeux dans le vague, dans le vide du silence.

Certains occupent leur temps en lisant ou en regardant la télé. Pas Aimée. Elle, elle tombe amoureuse. Souvent. Les yeux rieurs, il lui arrive d’expliquer : « Tomber amoureux, c’est le plus beau des sentiments. Le plus pur, le plus fort. C’est le seul sens à notre existence, tomber amoureux, encore et encore. Aimer à se brûler le cœur, d’une brûlure délicieuse. » Joues rouges, lèvres roses. Elle aime aimer. Cheveux blonds, cheveux d’ange, d’ange doré. Mais encore plus être aimée. « Voilà le sens de ma vie, poursuit-elle, d’un air songeur. Se noyer dans la passion. L’amour rend ivre. Comme on peut boire à s’en saouler, on peut aimer à s’en saouler. Toutes ces émotions et ces pensées qui jaillissent à l’infini pointent de leurs beaux doigts la faiblesse de l’homme, à savoir son impossible insensibilité. » Sa voix se fait plus douce tandis qu’elle égrène les derniers mots. « J’aimerais être un dieu, simplement pour réussir à me détacher et m’envoler haut, si haut. Le désir me noie. » Être un dieu pour aimer et nager, un dieu pour être sauvée. 

La mer céruléenne, superbe,

S’incline devant elle.

Une passion bleue coule dans mes veines.

***

Nous appellerons émotion une chute brusque de la conscience dans le magique” J.P. Sartre

Avant de véritablement tomber, il y d’abord le vertige. Le vertige de l’Autre. Les doutes apparaissent, insidieux, les questions se précipitent, inquisitrices. 

Ensuite on a le tournis. On perd pied puis on perd la tête. C’est le début de la chute, douce déliquescence, dégringolade surprenante vers cet Autre qu’on aimerait voir nôtre. 

Tes mains passent entre mes longs cheveux.

On est proche, si proche,

Magnétisme.

Lèvres rouges, dents blanches,

Le sang dans ma bouche,

Ta bouche sur mon cou

Et tes grands yeux, qui

Interrogent.

Peau nivéenne, doigts glacés,

Pierres et joyaux,

Je tombe.

 

Nos deux corps frêles,

Perdus parmi les vagues

De soie formées par les draps.

Dehors l’orage tonne.

La fenêtre est ouverte,

Les éclairs veulent entrer.

Je serre ta main.

Mais tu ne dis rien

Les yeux perdus dans la nuit 

De jais.

Obscurité.

***

Aimée déteste qu’on la voie dormir. Même pas fermer les yeux. Quand il dort, l’homme devient vulnérable. On peut le regarder à son insu. Il perd tout contrôle sur le monde. Mais surtout, son visage, son corps, son être tout entier ne lui appartiennent plus. Ce sont les autres – ceux qui le regardent- qui le possèdent alors, lui et ses pensées et ses sentiments et ses cauchemars. Mais en revanche, Aimée fait l’amour les yeux grands ouverts. Elle y puise sa force, devient invulnérable. Cris du corps et cris du cœur se mélangent. Ode à la vie. Au fait d’être en vie. Chuter, c’est s’incarner, être plus homme et plus femme que jamais.

Mais parfois la chute peut être brutale. Sa violence nous brise. Et laisse des cicatrices. Aimée cassée.

Perdue. 

Les cheveux blancs volent au vent. 

Dos au monde,

Un poignard aiguisé l’assassine 

Lentement, longuement, langoureusement.

L’océan la submerge,

Goût salé sur lèvres écorchées.

Le vent glacé danse ; mes cils papillonnent. 

Papillons gelés 

Ne peuvent plus s’envoler. 

***

L’appel du vide retentit en chacun. L’appel de la chute comme un désir presque animal tapi au fond de soi depuis tout ce temps. Recherché pour son effet cathartique, alcoolique. Car être ivre d’amour, qu’y a-t-il de plus beau ? L’homme tombe pour échapper à sa condition. Chuter pour se posséder.  

La ville est rouge. Une ville de sang. Tailladée. Le soleil se couche, et semble embraser la ville, embrasser ses lèvres, engloutir les ruelles, incendier les arbres, manger ses yeux, ses si jolis yeux. 

Le reflet des néons réchauffe les trottoirs mouillés.  L’odeur des feuilles mortes humides, la fumée de ta cigarette, le froid me transperce.  Ce soir, c’est moi qui tombe pour toi. Chute bleue. 

Anne-Laure Claudon-Schlick