Le M

Radicalisation, populisme et bulle de filtres Internet

TEDxEMLYON

 Connaissez-vous le slogan de TED ? “Ideas worth spreading”. Mais certaines idées, poussées à l’infini, peuvent devenir des idéaux. Il y a des idéaux politiques, des convictions qui à l’infini deviennent des utopies – modèles de société. Certaines personnes ont aussi des convictions religieuses, et l’infini est alors un des noms de Dieu.

  Ces idéaux rassemblent les gens, en partis politiques, en communautés d’intérêts, en mouvements spirituels. Mais en rassemblant en sous-groupes, ils divisent du même coup la société. Je me sens particulièrement travaillé depuis trois ans par deux réflexions sur ce thème. D’abord d’un point de vue culturel, autour du communautarisme, et dans un second temps d’un point de vue technologique, autour du concept de bulle de filtres.

  Culturel : je suis responsable à Coexister Lyon, le mouvement interconvictionnel des jeunes – concept qui regroupe toutes les convictions religieuses, croyants ou non-croyants.

Notre logo ! N’hésitez pas à nous rejoindre. 

  Nous fonctionnons en trois étapes. D’abord, des événements de dialogue, où chacun creuse son identité et découvre celle de l’autre. Le but est de construire son altérité et déconstruire ses préjugés, à travers des débats, des conférences, des visites guidées de lieux de cultes : synagogues, églises, temples, mosquées et pagodes de Lyon. Ensuite, nous organisons chaque semaine des opérations de solidarité, qui permettent de développer le faire-ensemble non plus “malgré” mais “grâce” aux différences. Par exemple dons du sang, maraudes, repas partagés avec des personnes isolées ou sans-domicile fixe. Et puis, sur demande, nous participons à des ateliers de sensibilisation auprès d’autres jeunes, où nous témoignons de ce que l’on est capable de faire ensemble. Nous avons l’appui de l’Observatoire de la Laïcité pour intervenir dans les collèges et les lycées pour parler de paix, de cohésion sociale, de laïcité.

  Car aujourd’hui la laïcité est mal comprise. Après un siècle de sécularisation, on voudrait revenir sur le compromis trouvé en 1905 par Aristide Briand. Les idées d’Emile Combes ressurgissent. C’est en tout cas ce que disent les partis populistes : « La religion, c’est hors de l’espace public ! ». Mais cela pose problème. Si les idéaux ne sont plus en dialogue dans l’espace public, s’ils sont refoulés, alors ils se radicalisent. Cela vaut aussi pour les idéaux politiques d’ailleurs. La semi-clandestinité fait tendre les idées vers l’infini, et d’idées qui s’articulent on passe à des idéaux monolithiques. Plus encore, renaît alors une inquiétude compréhensible pour ce qui est caché à la vue – et revoilà préjugés et fantasmes. Pour déconstruire ces idéaux il est urgent de les faire revenir dialoguer au grand jour.

  Mon deuxième point : est-ce que la technologie, qui aujourd’hui transforme le monde, va permettre de nous sauver de cet effritement de la société ? La mise en réseau du monde peut-elle décloisonner les communautés ?

  C’est là qu’intervient le concept de bulle de filtres mis au point par Eli Pariser. Eli Pariser est un militant d’internet américain qui réfléchit sur le marketing digital – le même qu’on nous apprend aujourd’hui à l’emlyon – et l’idée que l’on peut segmenter le marché au plus près de chaque client, personnaliser l’offre à l’extrême. Internet permet cela aujourd’hui. La collecte de masse des données (Big Data), permet de modéliser les représentations des consommateurs.

La conférence TED d’Eli Pariser en question :

  On nous impose des œillères sur Internet. Si je suis un homme, si je suis une femme, Internet ne se présente pas de la même manière. Si je fais une recherche sur Internet et que je suis un militant écologiste : je tape BP – British Petroleum – je tombe sans doute sur les catastrophes pétrolières dans le golfe du Mexique. Si je travaille dans la finance, je tombe sur les résultats de BP en bourse. Google ne nous renvoie pas la même chose en fonction de nos actions passées.

  Les recommandations d’articles, de vidéos, les publicités qui me sont adressées correspondent de plus en plus à ma communauté, à ce que je suis. Ma vision du monde est confortée par ce que j’imagine être une fenêtre grande ouverte sur le village planétaire. Ce n’est plus la rédaction d’un journal ou d’une télévision qui décide de ce que je vais apprendre du monde. C’est un algorithme.

  Cela est d’autant plus vrai sur les réseaux sociaux. Je suis noyé sous les publications des gens avec lesquels j’interagis le plus – c’est ainsi que fonctionne l’intelligence artificielle sur Facebook. On se méfie des médias mais on croit sur parole nos très chers amis. Plus de dialogues contradictoires. Monde en vase clos où se répète à l’infini l’écho des rumeurs.

  L’Electronic Frontier Foundation, une ONG qui se bat pour la liberté sur Internet, propose des solutions. On peut utiliser un autre moteur de recherche que Google, par exemple DuckDuckGo, qui ne filtre pas les résultats avec nos cookies. Si vous allez au makerlab à l’em, vous aurez peut-être remarqué que, Google ne fonctionnant pas toujours sur notre réseau wifi saturé – qui nous demande sans cesse de vérifier qu’on n’est pas un robot – j’ai installé par défaut DuckDuckGo sur tous les Mac. Ça fonctionne très bien ! Et ça permet d’introduire un peu de hasard dans nos recherches. Utilisez un bloqueur de publicité comme uBlock Origin. Essayez le module d’extension Privacy Badger, qui va empêcher le pistage. Ouvrez systématiquement Mozilla Firefox en navigation privée. Et puis explorez la Toile pour atteindre de nouvelles idées, de temps à autre les infos en anglais ou dans votre deuxième langue, et puis toutes les conférences TEDx !

  Les dynamiques se renforcent mutuellement entre d’une part la montée des radicalités et des populismes et d’autre part la généralisation de bulles de filtres technologiques, auxquelles il faudrait ajouter le creusement des inégalités économiques. Elles tendent à segmenter la population, à supprimer les rencontres imprévues. Ce hasard essentiel dans la vie. Si nous sommes tels que nous sommes aujourd’hui, c’est le fait de mutations génétiques, un être est sorti du chemin et a été sélectionné pour aller plus loin. Les grandes inventions ont été des découvertes liées au hasard. Mon mot préféré est « la sérendipité », cette surprise, ce miracle euréka qui brise le déterminisme. Il est vital de réintroduire du hasard dans notre monde.