Le féminisme en 2017

Le féminisme en 2017

L’auteure : De formation littéraire en suivant une hypokhâgne puis une licence de lettres et sciences politiques à Albert Le Grand, Mathilde Berger-Perrin bifurque ensuite vers la philosophie et la communication.

LES AFFRANCHIES. Une nouvelle voie libérale et individualiste pour le féminisme

Ce collectif est créé à partir de Women for Liberty, lui-même issu de l’organisation mondiale de Student for Liberty qui défend la liberté sous toutes ses coutures (économique, de mœurs, de culte, culturelle…) et place l’individu au centre de tout.

Dans ce mouvement étudiant et mondial, Mathilde Berger Perrin fait le constat que très peu de femmes semblent friandes du libéralisme. Elle voit une place se dessiner pour une nouvelle voie féministe qui sortirait de ses traditions collectivistes, marxistes ou extrêmes.

« Il n’y a pas de positionnement qui pense avant tout la femme comme un individu libre et responsable. La femme est d’abord vue comme un être enfermé dans carcan qui doit prendre sa revanche sur le patriarcat ou qui doit rejoindre une lutte de groupe. »

 

« Ce n’est pas à la société ni à l’État de donner des lois ou des codes pour définir la femme. »

« Il faut faire quelque chose, il faut trouver des solutions, mais il faut que ça vienne des initiatives de la société civile, il ne faut pas que ça vienne de l’État. »

 

Qui sont les Affranchies ?

À l’origine, les Affranchies sont une dizaine de filles qui ont importé le concept de Women for Liberty en France. Nous avons décidé de nous affranchir du mot anglais et de l’association Student for Liberty pour créer un think tank qui s’appelle aujourd’hui les Affranchies. Parmi nous, il y a des hommes qui ne sont pas là seulement pour nous aider : ils font pleinement partie du projet.

 

Pourquoi ce nom ?

Les Affranchies, c’est d’abord un nom français, point important pour nous. Ensuite, nous proposons des repères libéraux, néo-libérales ou libertariens qui n’existent pas en France sur l’échiquier politique. Nous sommes vites catégorisées avec les conservateurs de droite ou les anarchistes de gauches. Ce nom nous permet de préciser que nous ne sommes ni anarchistes, puisque c’est en connaissance de la norme que nous décidons de nous affranchir, ni conservateurs puisque nous demandons une libre détermination de la femme.

Nous sommes affranchies, affranchies de la tradition féministe française (qui est majoritairement collectiviste)  et de la politique.

 

Quels sont vos moyens d’action ?

Une grande partie de notre travail consiste à réaliser des publications de presse. Aujourd’hui, nos articles et tribunes sont publiés dans des médias mainstream : L’Express, Madame Figaro, Figaro Vox, Libération, Slate, etc. Cet été, nous avons participé à une émission sur France Culture qui nous a apporté beaucoup de visibilité. Il nous arrive aussi de vulgariser des auteurs qui ne sont pas connus en France et qui incarnent des visions de la femme inhabituelles.

Récemment, j’ai fait une présentation d’une vingtaine de minutes dans lequel je partageais ma lecture d’Ayn Rand, un auteur libéral américaine, immigrée russe aux États-Unis dans les années 1940. Son livre est le deuxième le plus vendu aux États-Unis après la Bible. Mais très peu connu en France !

Ce qui est intéressant chez elle n’est pas nécessairement sa pensée libérale mais sa vision de la femme et de l’autodétermination des femmes. On trouve aussi dans ses romans une conception pertinente du couple. L’idée c’est que les deux individus soient libres, responsables et construits avant de pouvoir s’engager l’un envers l’autre. On ne fait pas un bon couple avec deux boiteux ! Cela créerait une interdépendance très malsaine, qui ne serait pas dans le don et la gratuité.

 

L’année 2017 a eu son lot d’événements qui ont agité la sphère féministe, quel regard portez-vous dessus?

Pour nous, cela a été une vraie opportunité. Le féminisme « classique » est allé trop loin et s’est perdu dans quelque chose de moins en moins cohérent.

En France, la question des quotas a été soulevée de nouveau. Pour moi, c’est évidemment une erreur. La question se pose par exemple dans les universités : il y a trop peu de femmes en science ou en ingénierie, donc on veut faire des quotas pour l’attribution des bourses et des thèses. C’est très injuste d’organiser un tel système et je trouve ça très victimisant pour les femmes.

 

Et que pensez-vous des congés menstruels ?

Sur ce sujet, nous avons publié un article dans l’Express. Toute une génération de femmes se sont battues pour faire entendre le fait qu’à l’embauche, nous valons autant que les hommes pour les mêmes postes. Et là, c’est tout simplement un retour en arrière que de dire « nous avons l’excuse des règles et il faut le mettre dans le code du travail ». Il y a déjà une sélection sexiste, liée à la maternité. Si on ajoute deux jours par mois où la femme n’est pas opérationnelle, il est évident que l’homme va avoir un net avantage à l’embauche.

Il y a pourtant d’autres solutions, à commencer par le télétravail. L’assouplissement du code du travail dans les entreprises permettrait aux femmes de travailler de chez elles, dans un cadre moins contraignant. Les congés menstruels, c’est une revendication absurde et certaines féministes s’en sont rendues compte. Ce n’est pas passé en France mais c’est en train d’être voté en Italie.

Ensuite, il y a eu le manspreading. En Espagne, une loi est passée dessus. Le problème c’est que si l’État intervient sur des questions aussi bêtes que celles-ci au service des femmes, cela va nous victimiser davantage et nous faire passer pour des gens faibles. Comment se défendre à l’embauche ou en politique, en disant « je suis en femme et je suis suffisamment forte pour ce poste ». On va nous répondre « non, tu n’es pas forte car plein de lois qui ont été faites spécifiquement pour toi, et spécialement le manspreading ». Nous n’avons pas besoin d’une loi pour ça et ce n’est pas nous aider que d’agir dans ce sens.

 

Plus récemment, les scandales d’Hollywood ont fait naître le #BalanceTonPorc et le #Metoo.

Là, je suis mitigée. D’une part, je suis ravie que des gens qui aient abusé de femmes soient dénoncés. En revanche je trouve que l’on va à nouveau scinder les hommes et les femmes en deux camps. Les hommes ne savent déjà plus trop comment se comporter avec les femmes et voient le féminisme comme quelque chose de très mauvais. On sent derrière le « Balance ton Porc », l’idée du Sisterhood, cette sorte de connivence entre femmes. Je pense que ce n’est pas une bonne idée. Il faut inclure les hommes, il faut s’intéresser à eux, aller vers eux pour comprendre. « Pourquoi est-ce que tu ne me respecte pas ? » « Pourquoi est-ce que ça se passe comme ça ? »

Aujourd’hui on parle du mythe de la virilité, on commence à comprendre que les hommes ont aussi leurs problèmes. Et si on ne s’intéresse pas à l’homme, il ne va pas s’intéresser à nous. De manière classique, un homme c’est relativement égoïste, donc si tu t’intéresses à lui en général tu as un retour compatissant ! (rires)

Nous avons aussi réagi sur des sujets plus compliqués, l’histoire de Sugar Daddy par exemple. Ici encore, c’est une erreur que l’État intervienne pour éviter que les femmes soient incitées à la prostitution. Cette publicité s’adressait aussi aux hommes mais l’État et la presse ont considéré que les hommes étaient suffisamment intelligents pour choisir en conscience de ne pas être incités par cette publicité à faire de la prostitution, en revanche les femmes ont besoin de la presse et de l’État pour ne pas se prostituer.

 

Quelle évolution pour le féminisme aujourd’hui dans le monde ?

Je pense que certaines féministes sont en train de se fourvoyer et que tout un public de gauche et collectiviste ne se reconnaît plus dans le féminisme actuel. Et de l’autre côté de l’échiquier politique français, les filles ont lâché le féminisme. Il n’y a pas de féminisme de droite. Il n’y a pas de féminisme individualiste qui puisse dire « tu es une femme et tu te définis comme tu veux. » On ne se reconnaît pas forcément dans les Femen car montrer nos seins n’est pas dans nos intérêts. On ne se reconnaît pas non plus dans cet énorme bloc qu’on appelle le féminisme.

Finalement, le féminisme subit la même crise que le politique il y a quelques années : on ne se reconnaît plus. Entre Cosmo’ qui te dicte le dernier rouge à lèvre pour être une femme et d’autres qui te disent que être femme aujourd’hui c’est enlever ses chaussures à talons et aller en jogging au travail… Ou encore l’affirmation péremptoire : « si tu es une vraie femme, montre ton corps, écrit dessus et expose toi dans des lieux publics ».

 

Quelle alternative proposez-vous?

Avec le féminisme individualiste, nous expliquons que la femme Femen peut se balader sein nues, mais elle n’est pas représentative des femmes. Celle qui décide de devenir business woman, de dédier sa vie à sa carrière, de faire une croix sur sa vie de famille, elle a raison de le faire. Celle qui décide d’être mère au foyer par choix, ce n’est pas un retour en arrière, elle a raison de le faire. Celle qui s’habille en Umbro, qui n’est pas chic et qui va au travail avec, elle à raison de le faire. Celle qui s’habille en mini-jupe avec des talons, ce n’est pas une pute, elle a raison de le faire aussi.

Nous voulons empêcher que l’État définisse ce qu’est une femme, via la loi et sa puissance normalisatrice. Ou qu’un féminisme global, avec sa tendance au sisterhood, dise « venez les filles, rassemblons-nous contre les hommes ».

 

Est-ce que quelque chose d’autre va remplacer ce féminisme « dépassé » ?

Oui, car il y en a encore besoin. Je pense qu’on va continuer d’en parler, mais différemment. Avec le #BalanceTonPorc, les hommes ont pris conscience de ce que pouvait être le harcèlement. Et je pense qu’ils vont se rapprocher de ces combats, qui ne seront pas des combats féministes mais des combats d’individu. J’ose espérer qu’un jour, la paix dans la société sera un combat d’individu et pas un combat de sexe.