Le 9ème art : un art resté mineur ?

  1. La BD, un vrai art ?

Le 28 janvier dernier se clôturait le dernier festival d’Angoulême, référence internationale pour le neuvième art où les meilleurs dessinateurs et scénaristes se retrouvent pendant trois jours de conférences, dédicaces, remises de prix et bières partagées au bar. Avec près de 200 000 visiteurs par an et près de 8,5 millions d’acheteurs en France soit 15% des Français en 2017 (dont plus de 30% pour les 15-20 ans). Malgré la forme du marché global de la BD, force est de constater la flagrante méconnaissance de cet art ! Bilal, Sfar, Trondheim, Zep, Vivès, Arleston, Van Hamme, Boulet, Hermann, ou encore Cosey sont autant de noms inconnus pour les étudiants alors même qu’ils sont les coqueluches du métier… Comment peut-on expliquer ce triste constat ? Plusieurs pistes sont possibles : d’une part un nombre non négligeable de lecteurs restent des enfants (75% d’entre eux lisent des BD). Ce chiffre contribue d’ailleurs fortement au sentiment largement partagé que la BD est enfantine (pas besoin de lire, il suffit de regarder les images…) alors même que la moyenne d’âge du lecteur est de 41 ans. Je ne compte même plus le nombre de fois que l’on m’a fait cette remarque trahissant malheureusement une inculture flagrante. D’autres raisons viennent s’ajouter : le prix pouvant être jugé excessif, le manga et le comics qui diversifient considérablement le marché, l’attrait incontestable des vidéos plutôt que des livres en général, … Sommes-nous donc incapable de valoriser une culture longtemps jugée populaire en France ? Sommes-nous incapable de valoriser nos artistes à l’international ? (la BD franco-belge est plus que marginale comparée au manga…) Est-ce à dire que les âges d’or de la BD franco-belge sont passées ? Que la BD s’adresse uniquement à quelques amateurs endurcis et isolés ?

 

2. Un art restreint aux amateurs dont l’âge d’or est passé ?

Revenons sur l’histoire de la BD et son intégration plus ou moins réussie comme art dans la société française. Plutôt que de chercher d’obscures origines au XIXème siècle, je commencerai l’éclosion d’auteurs belges notamment à partir des années trente. Hergé trace la voie et permet l’explosion du genre dès l’après-guerre avec l’ascension d’auteurs comme Morris (Lucky Luke), Jijé et Franquin (Spirou) dans des journaux à dominance catholique (ce qui explique l’idéalisme des héros, devant servir de modèle pour la jeunesse belge). Pendant longtemps l’histoire de la BD se liera donc à celle des hebdomadaires. Les éditions Dupuis lancent en 1938. En 1946, les éditions le Lombard (également belges) lancent le journal Tintin avec la participation d’Hergé (naissance de Blake et Mortimer, Alix, Michel Vaillant, Achille Talon, Thorgal, … ). En 1959, trois légendes du 9ème art, Charlier, Uderzo et Goscinny lancent à leur tour leur propre revue, Pilote. Le succès est immédiat (Astérix, Blueberry, Tanguy et Laverdure, Philémon, Valérian, …). 1968 et ses contestations viennent perturber les magazines en place. Avec les changements sociaux, la BD murit pour atteindre un public de plus en plus adulte. En témoigne l’éclosion de nouvelles revues comme (à suivre), Circus ou encore Métal Hurlant. Elles cherchent à casser les codes établis. Malgré la défaillance de ses revues, de nouveaux auteurs de BD ont su se faire connaître et évoluer pour atteindre finalement un large public en librairie à partir des années 1980 (Bilal, Druillet, Tardy, Juillard, Loisel, Zep, …). Un nouvel âge d’or est atteint dans les années 2000, où plusieurs auteurs s’affirment et renouvellent l’art (avec des styles plus décomplexés ou des romans graphiques) comme Sfar, Trondheim et Larcenet (soutenus notamment par les éditions Delcourt). Mais faisons un bilan plus actuel. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quel pourrait-être l’avenir de la BD ? Si le format papier reste et restera probablement encore longtemps la norme, deux secteurs méritent d’être présentés : le renouveau de revues (même si le lectorat est assez limité) et le rapport de la BD au numérique. Alors que certains cherchent à remettre au goût du jour les revues d’hier (Aaarg) avec un succès relatif, d’autres proposent de nouveaux genres et styles comme La revue dessinée (qui propose des reportages d’actualité sous forme de BD) ou Professeur Cyclope. Du côté du défi du numérique, la simple numérisation des albums ne touche pas un large lectorat (entre 1 et 2%). Des projets d’auteurs me paraissent en revanche bien plus innovants et intéressants : la bédénovela et le turbomédia. Sans oublier les blogs qui ont permis à des auteurs de décoller entre 2005 et 2008 (par exemple Boulet), la bédénovela propose, elle, un épisode par jour d’une histoire disponible sur un site. S’inspirant des séries, on suit alors plusieurs personnages sur plusieurs centaines d’épisodes de quelques pages (une seule BD à ma connaissance à tenté l’expérience pendant deux ans : Les autres Gens de Thomas Cadène). Le turbomédia propose lui une BD « animée » (encore peu développée faute de soutien des éditeurs).

Il est donc bon de rappeler l’extrême richesse de cet art. Victime souvent d’une méconnaissance des Français, la BD a su également obtenir ses lettres de noblesse comme en témoignent les nombreux festivals, ventes aux enchères prestigieuses (Christies) et expositions (Enki Bilal premier auteur de BD exposé au Louvre en 2013). Aucun genre n’est marginalisé : de l’heroïc fantasy au polar, de la BD historique au BD reportages sur l’actualité, de la BD sentimentale et poétique à celle plus humoristique.

 

3. Le dessous du marché

Pour un paysage exhaustif du secteur, il me reste à parler encore du pendant économique. A lire les articles spécialisés, la BD est en crise : sur-production, perte de visibilité, plainte des libraires, auteurs sous-payés, … Si les éditeurs ne se plaignent pas (+ 20% du marché en 10 ans) au moins pour les plus gros, on connaît actuellement une dénonciation de plus en plus audible des auteurs qui se plaignent de leur exploitation. France info rapportait récemment la vie dure des auteurs. « Sur les 1 500 auteurs ayant participé à l’enquête, 53% touchaient moins que le smic annuel brut, et 36% se débrouillaient sous le seuil de pauvreté. » Les auteurs rappellent ainsi des réalités méconnues : ils sont souvent obligés de travailler 7 jours sur 7, touchent seulement 1% du prix des albums (à l’exception des auteurs les plus connus) et ne sont pas assurés par le chômage. Ce métier solitaire et rude repousse de nombreux talents, obligés de gagner leur vie d’abord dans l’animation ou le design. La BD est une richesse de la culture francophone, à nous de savoir en profiter et de la préserver !

 

4. Petit guide de lecture de la BD plus ou moins contemporaine :

  • Action/Polar : Une nuit de pleine lune, Hermann et Yves H. (ou toutes les adaptations de Tardy d’après les romans de Léo Mallet)
  • Polar animalier: Blacksad, Guardino et Diaz
  • Aventure animalière : De capes et de crocs, Ayroles et Masbou
  • Humour Heroïc fantasy : Donjon, Sfar et Trondheim
  • Heroïc fantasy : La quête de l’oiseau du temps, Loisel et Le Tendre
  • Science-fiction : Aama, Peeters – Cromwell Stone, Andreas (belle expérience graphique mais lecture difficile)
  • Historique/reportage : Le photographe, Guibert, Lefèvre et Lemercier.
  • Humour politique : Quai d’Orsay, Blain et Lanzac
  • Adaptation littéraire : Dorian Gray, Corominas
  • Sentimental : Le combat ordinaire, Manu Larcenet ; Le cahier bleu, Juillard
  • Voyage et mer : Les longues traversées, Cailleaux et Giraudeau
  • Absurde : Philémon, Fred (ne pas s’arrêter au dessin)
  • Manga français : Lastman, Balak, Vivès et Sanlaville (dessin animé remarquable)
  • Historique : Le vol du corbeau, Gibrat
  • Autre : Notes pour une histoire de guerre, Gipi

Quelques sites pour aller plus loin :

  • Sur le marché de la BD : les rapports annuels ACBD (lecture fastidieuse)

Pour la critique des parutions : planetebd (vous pouvez lire mes chroniques )