Pourquoi les électeurs d’un extrême ne peuvent pas passer à l’autre

Le populisme est un discours politique usant d’une opposition entre un peuple et des élites, entre un nous et un eux. L’adjectif populiste est, du moins dans la politique française, généralement péjoratif et utilisé pour stigmatiser – originellement – l’extrême droite : à eux le populisme, aux partis de gouvernement la raison, la modernité et le progrès. Le FN faisant usage du populisme, certains analystes sont tentés d’assimiler ses électeurs avec ce peuple que les cadres du parti frontiste déclarent défendre. Ainsi, les électeurs du FN partageraient les valeurs xénophobes et intolérantes de ses porte-paroles ; en réalité ceci est un sophisme. En effet, il est abusif de supposer que ces « masses », auxquelles certains médias réservent encore le qualificatif d’« ouvriers », parce qu’elles votent pour ce parti, en partagent toute l’idéologie. L’histoire politique des renoncements du pouvoir montre qu’un vote ne doit se voir ni comme un chèque en blanc ni comme une identification parfaite entre les électeurs et les élus.

De plus en plus, le mot populisme s’emploie également contre le bord extrêmement opposé de l’échiquier politique. Ainsi des expressions comme « les extrêmes » ou « les populismes » servent-elles pour attaquer la France Insoumise – principal opposant politique au « camp de la raison » – en la mettant ainsi dans le même sac que le FN ? De même, certains éditorialistes supposent que les électeurs du FN pourraient passer à un populisme revendiqué à gauche. Pourtant un obstacle majeur empêche un tel transfert. D’après John P. Judis, le populisme de gauche est l’alliance des classes moyennes et populaires contre la classe supérieure, alors que le populisme de droite celui d’un peuple contre un État qui est présumé protéger un troisième groupe, composé de personnes étrangères ou supposées telles. Le populisme de gauche est binaire, celui de droite est ternaire.

Ainsi les électeurs d’un extrême ne peuvent pas passer chez l’autre car leurs sentiments (ou ressentiments) respectifs sont très différents. Il y a un système, et plusieurs contre-systèmes différents à lui opposer : l’argument « vous vous opposez à X, et le FN s’oppose aussi à X, donc vous soutenez le FN » est un sophisme fallacieux. C’est aussi pourquoi les militants de gauche, c’est-à-dire ceux qui contestent l’ordre établi, sont généralement plus divisés entre eux que ceux de droite, qui eux militent pour la conservation de ce même ordre. De là également vient l’erreur de la rhétorique du 1% les plus riches face aux 99% les plus pauvres. En réalité, les 99% les plus pauvres ne constituent pas un peuple unifié, mais une masse immense traversée par des rapports de forces. Les intérêts des 1%, groupe plus homogène, sont préservés grâce à un peuple dans le peuple, un peuple qui s’identifie à l’idéologie des dominants – à tort ou à raison. Par exemple, aux Etats-Unis, 19% des sondés estiment faire partie de ces 1% les plus riches, et 20% pensent la rejoindre durant leur vie (The Economist, 2003).

Il n’y a donc pas un peuple, c’est-à-dire un ensemble de personnes qui partageraient strictement les mêmes intérêts. Il n’y a que des peuples, au sens de groupes sociaux identifiables : par exemple, les salariés, les femmes, ou encore les jeunes. Il y a au moins un peuple de gauche et un peuple de droite – quels que soient les partis politiques les incarnant à un moment donné.

 

Mme Le Pen et M. Mélenchon dans un débat télévisé des présidentielles 2017.

 

 

de Guillaume Pelloquin