Passer de la finance à la RH chez Chanel, “rien n’est impossible” tant qu’on reste fidèle à soi-même

Passer de la finance à la RH chez Chanel, “rien n’est impossible” tant qu’on reste fidèle à soi-même

Du contrôle de gestion à la RSE, en passant par les Ressources Humaines, Marie Bonnaffé a eu un parcours atypique néanmoins guidé par une ligne directrice : rester fidèle à ses envies et à ses convictions. Un témoignage inspirant qui pousse à la réflexion et nous prouve que « rien n’est impossible », pour reprendre ses mots. 


Clotilde : Bonjour Madame Bonnaffé, tout d’abord, pourriez-vous commencer par vous présenter ? 

Marie Bonnaffé : Je m’appelle Marie Bonnaffé, j’ai 52 ans et je travaille depuis 1989 pour la Maison Chanel. Mon parcours est assez atypique car à l’origine je voulais être architecte d’intérieur. Cependant, mes parents m’ont incitée à faire une classe préparatoire dont je ne garde pas un super souvenir. Plutôt bonne élève et assez studieuse, je m’y suis sentie asphyxiée. A l’issue de ces années, j’ai été admise dans une école de commerce, l’ISG à Paris. Bien que la vie étudiante et les cours enseignés dans cette école m’aient plu, je ne suis toutefois pas parvenue à trouver ma vocation. C’est donc sans grande conviction que je me suis finalement orientée vers le contrôle de gestion, simplement parce que mon amie de l’époque avait elle-même choisi cette voie.

J’ai eu ensuite la chance de rentrer chez Bourjois, qui appartenait au même propriétaire que Chanel à l’époque, où j’ai fait 15 ans en contrôle de gestion industriel.

Au début, je trouvais que ce que je faisais ne correspondait pas à ma personnalité. Selon moi, il s’agissait d’une fonction qui n’était pas du tout créative et où j’apparaissais souvent comme étant le censeur de quelque chose car je passais mon temps à demander des comptes.

Toutefois, à travers ce poste, j’ai eu l’opportunité de m’occuper d’un site qui produit les sacs et la petite maroquinerie pour Chanel. J’y ai alors découvert des hommes et des femmes, de belles matières, de beaux processus… En travaillant pour ce site, j’ai donc trouvé une vraie dimension humaine qui, associée à une exigence permanente d’excellence, m’a beaucoup plu !

Au bout de quinze années, bien que je sois quelqu’un qui ne se lasse jamais de ce qu’il fait car j’arrive toujours à utiliser ma créativité, je me suis tout de même demandé quelle pourrait être la suite de ma carrière.

J’ai alors eu la chance de pouvoir réaliser un bilan de compétences, à la suite duquel j’ai finalement décidé de reprendre mes études. J’ai ensuite obtenu l’équivalent d’un Master 1 au CELSA en RH et Communication interne.

Après ce diplôme, j’ai eu l’opportunité de pouvoir continuer à travailler chez Chanel, cette fois-ci au sein des Ressources Humaines (RH). Pendant 15 ans, j’ai fait partie d’une structure qui s’appelle le « développement des talents » au sein de laquelle j’étais en charge de traiter une variété de sujets autour de l’intégration des nouveaux, de la mobilité, des systèmes d’information RH ou encore de la valorisation des parcours et des métiers chez Chanel. Ce fut une partie importante de ma carrière car j’ai pu retrouver le côté humain qui m’avait intéressée lors de mon expérience professionnelle en contrôle de gestion.

Ces années en RH m’ont également permis de développer un réseau en interne au sein de Chanel et de me rendre compte de la richesse de cette maison avec ses multiples métiers.

Durant cette période, j’ai aussi eu la chance d’être appelée pour être « Administratrice de la Fondation Chanel ». J’ai donc fait partie du conseil d’administration de la Fondation Chanel de sa création en 2011 jusqu’en 2016. J’ai été très honorée que l’on ait pensé à moi pour cette fonction ! L’ouverture que m’a apportée la Fondation ainsi que les différentes rencontres que j’ai pu y faire ont finalement provoqué en moi le déclic qui m’a conduite à ma troisième partie de carrière.

En effet, j’ai de nouveau repris mes études et j’ai obtenu en 2019 un Master 2 en Développement Durable à Dauphine. Ce diplôme m’a alors donné l’opportunité d’avoir une troisième vie au sein de la maison Chanel. Depuis février 2020, je suis désormais responsable du Social Commitment chez Chanel, au niveau du territoire français. 

Par conséquent, le message que je souhaiterais faire passer à travers mon parcours est que rien n’est impossible et qu’il est important de rester ouvert et à l’écoute de soi et de ses envies et ce, à n’importe quel moment de sa carrière. J’ai été assez contrariée en début de carrière car je voulais être architecte d’intérieur. Finalement, je ne le serai sans doute jamais. Toutefois, c’est quelque chose que j’ai su exploiter autrement à travers des réalisations plus personnelles ou familiales.

Je pense qu’il faut donc s’écouter, rester en ligne avec son projet, arriver à bien le communiquer et ensuite on peut arriver à faire de grandes choses !

Carole : Vous avez évoqué précédemment le côté humain qui vous avait particulièrement attirée dans votre fonction aux RH. Selon vous, existe-il aussi une part de créativité dans les métiers des RH qui aurait également pu vous motiver à rejoindre cette fonction ?

Marie Bonnaffé : Je pense qu’il y a une part de créativité dans chaque métier. On peut être créatifs en contrôle de gestion aussi bien qu’en RH. Je suis également très créative dans la fonction que j’occupe aujourd’hui. Selon moi, la créativité, tout comme l’ouverture aux autres, fait partie des « soft skills » qu’il faut que chacun développe pour parvenir à s’adapter et à grandir au quotidien.

Concernant le côté humain, je suis intimement convaincue qu’il est indispensable. A votre niveau d’étudiants, on vous demande déjà de travailler ensemble, de vous organiser en groupes projet. C’est pourquoi, il faut avoir cette ouverture aux autres et cette capacité d’écoute. Nous avons la chance chez Chanel d’être une entreprise qui met le côté humain en avant à travers le travail de groupe, la collaboration et en nous inculquant certaines valeurs comme le fait que l’on est plus fort ensemble que tout seul. 

Clotilde : Diriez-vous que votre expérience en contrôle de gestion a constitué un atout pour exercer votre fonction en RH et l’est encore aujourd’hui dans le poste que vous occupez en tant que responsable Social Commitment ? 

Marie Bonnaffé : Oui absolument, le contrôle de gestion m’a apporté notamment beaucoup de rigueur. Je dis souvent que « je fonctionne plutôt en fichiers Excel qu’en fichiers Word ». En effet, ma manière de réfléchir consiste désormais à tout mettre dans des cases. De plus, le contrôle de gestion m’a appris à faire du reporting, à prendre conscience de la mesure des choses et également à respecter des délais, ce que je trouve particulièrement important. J’ai donc bien sûr utilisé tout ce que j’avais appris en contrôle de gestion dans mon poste aux RH.

En outre, lorsque que je travaillais en contrôle de gestion, la moitié de mon temps était consacré à faire du reporting pour les RH. Cela m’a donc permis d’obtenir mon poste aux RH plus facilement car je pouvais mettre directement à profit les compétences acquises en tant que contrôleuse de gestion dans cette nouvelle fonction. Autre exemple, lorsque j’occupais ma fonction aux RH, j’étais notamment chargée de la mise en place des séminaires. Il était donc indispensable de disposer de compétences organisationnelles solides afin de mener à bien cette mission. Ainsi, j’ai pu puiser dans la rigueur acquise grâce au contrôle de gestion pour assurer le respect des délais ou encore élaborer des tableaux de suivis.

Par conséquent, je suis intimement convaincue que chaque expérience nourrit l’autre !

A présent, le poste que j’occupe consiste à inciter les collaborateurs à s’engager dans des initiatives solidaires au profit d’associations ou de bénéficiaires directs. Ainsi, il s’agit de nouer des partenariats avec des associations, d’engager des collaborateurs dans ces initiatives, de suivre ces partenariats, de mesurer, de communiquer sur ce que nous faisons ou encore de donner envie. Cela requiert donc toujours beaucoup de rigueur. Selon moi, mon poste actuel est en fait une très bonne synthèse des deux fonctions que j’ai exercées auparavant !  

Un autre point commun existe pourtant entre les différents postes que j’ai occupés : ils ont correspondu à chaque fois à une création de poste. Cela fait parfaitement le lien avec la créativité dont nous parlions au début de l’interview : partir de rien et apporter ma touche personnelle à quelque chose, tout en restant fidèle aux exigences qui nous sont données. En effet, dans mon poste actuel, je reçois des directives stratégiques et mon objectif est alors de les déployer sur le territoire français. J’ai une grande autonomie mais je dois respecter un certain cadre.

Carole: Pourriez-vous nous en dire plus sur votre quotidien ? Concrètement, comment se déroulent vos journées en tant que responsable Social Commitment ? Quelles sont vos missions ? 

Marie Bonnaffé : Je n’ai pas vraiment de journée type. Tout d’abord, il faut savoir que je passe une grande partie de mon temps en visioconférence, période Covid oblige… J’ai notamment de nombreux échanges avec nos associations partenaires car je les suis régulièrement. En effet, chez Chanel, la notion d’excellence est importante. Ainsi, dans tout ce que nous faisons, nous avons réellement un souci de bien faire et également d’avoir de l’impact. C’est pourquoi, nous essayons de soutenir un nombre peut-être plus limité d’associations, dans le but de bien les soutenir et de conserver toujours avec eux une réelle proximité. Nous passons donc beaucoup de temps avec eux pour discuter ensemble de l’évolution des projets et des interactions que nous avons développés.

Au quotidien, mon objectif est de parvenir à fédérer l’ensemble des équipes de la maison Chanel : l’activité mode, l’activité parfum beauté, l’activité horlogerie joaillerie, les différentes fonctions supports, les personnes chargées de la vente ou encore les personnes travaillant dans nos usines, afin de leur donner envie de participer aux différentes initiatives solidaires que nous déployons. Chacune de ces entités a ses particularités, bien les connaître me permet de trouver les bonnes manières de leur donner envie de participer à ces projets communs qui ne doivent en aucun cas être perçues comme une contrainte. Dans ce but, nous participons à de nombreuses réunions avec nos homologues présents dans les autres entités.  

En outre, la communication constitue une partie importante de ma fonction. Nous animons notamment une plateforme collaborative sur laquelle nous faisons la promotion des différentes missions auprès de nos collaborateurs. Nous rédigeons également des news et nous animons une communauté qui regroupe 1000 collaborateurs, appelées les « personnes engagées chez Chanel », soit 20% des personnes travaillant en France. Cela représente donc une communauté qui est déjà assez importante, malgré sa création toute récente – il y a moins d’un an. Nous essayons alors d’informer régulièrement ces collaborateurs à propos de nos différentes missions.

De plus, je passe aussi du temps à organiser les missions que nous proposons et auxquelles nous participons d’ailleurs nous-mêmes souvent. Je fais également du reporting et je suis aussi chargée de la réalisation des évaluations qualitatives pour mesurer la satisfaction des collaborateurs, celle des associations ainsi que des bénéficiaires que nous accompagnons. Cela représente aussi une partie importante de mon travail.  

En fait, dans le poste que j’occupe, mes activités sont assez variables. Aussi, je trouve que le fait d’avoir en permanence des rendez-vous avec des associations ou des partenaires est vraiment très inspirant. Cela me permet de continuer à apprendre tous les jours !

Finalement, je dirais que je suis une grande entremetteuse car je passe mon temps à dire aux personnes « nous avons rencontré une association et je pense qu’elle pourrait être bien pour vous ». Mon poste nécessite donc d’avoir un peu toutes les informations en tête pour essayer de connecter les choses qui peuvent faire sens ensemble et ce, dans le souci d’avoir toujours un peu plus d’impact dans ce que nous faisons !

Clotilde : Pourriez-vous donner un autre exemple de projet « Entreprise Responsable » qui vous a particulièrement plu de mener en tant que responsable social commitment chez Chanel ?

Marie Bonnaffé :  Je pense à deux projets réalisés en 2020. 

Pour le premier, nous avons collaboré avec une association nommée Comme les autres qui propose un accompagnement à des personnes en situation de handicap suite à un accident de la vie. Qu’est-ce que Chanel pouvait leur apporter ? 

Nous avons accueilli dix femmes en fauteuil roulant le temps d’une journée sur la thématique de l’allure et de l’estime de soi, juste avant le deuxième confinement d’octobre. Plusieurs équipes de chez Chanel ont été impliquées dans ce projet. Accompagnées d’experts en style de notre Maison, ces femmes ont été amenées à développer toute une réflexion autour du style ayant pour objectif de les aider à retrouver une estime d’elles-mêmes en apprenant à se connaitre, en se confrontant au regard des autres et en retrouvant le sentiment d’être femme. Le second atelier a été animé par des couturières de notre Maison. Elles ont pu customiser des pochettes pour leur portable ainsi qu’un masque, période oblige ! La cheffe de cet atelier de haute-couture s’est fait la réflexion suivante devant la dextérité de certaines d’entre elles : “nous pouvons complètement recruter des personnes en fauteuil roulant dans les ateliers Chanel. Il n’y a aucune contre-indication pour cela !”. C’est aussi l’objectif que nous recherchons à travers ces ateliers : sensibiliser nos collaborateurs, ouvrir leur regard. Puis il y a eu un atelier autour du maquillage avec l’intervention de deux make-up artists qui les ont ainsi préparées pour la séance de shooting avec la Direction artistique – le dernier atelier. La journée a été entièrement filmée : quand nous les voyons au début, arriver quelque peu renfermées et tristes, parce que la situation est assez compliquée pour elles comme pour nous, et que nous les voyons à la fin de la journée, ressortir de la séance de shooting avec le sourire : elles sont très belles, elles sont rayonnantes ! Nous sommes très en ligne avec l’allure, bien évidemment, c’est un héritage de Gabrielle Chanel – c’était dans ses gènes, mais c’est pour ces moments et dans ces moments que Chanel a finalement toute sa place. Aider les personnes à avoir une meilleure estime d’elles-mêmes pour aller de l’avant, c’est juste formidable.

Le deuxième projet qui m’a marqué a été lancé par un de nos sites. Ils se sont engagés auprès d’une structure nommée Le Réseau étincelle, en accueillant pendant 5 jours une promotion de décrocheurs scolaires. L’objectif étant qu’en 5 jours ces jeunes puissent découvrir la petite étincelle qui leur donnera envie de se réveiller le matin, de prendre le chemin d’une formation, d’une boîte d’intérim etc. La particularité de ce projet c’est l’engagement de tout un site autour d’une aventure commune, de 5 jours animés par le Réseau étincelle. Nous avons pu mettre en place des petites bulles d’interaction entre les jeunes et les collaborateurs du site. Les RH ont par exemple expliqué le déroulé des recrutements, le fait que pour intégrer ce site, les soft skills sont bien plus importantes que les compétences métiers. Il y a ensuite eu des échanges avec des managers qui ont partagé leurs attentes par rapport à leurs collaborateurs, puis des sessions de speed-talking sur des métiers et enfin un jury qui, à la fin, leur a remis un certificat.

Carole : Qu’est-ce qui vous anime dans votre fonction et quels sont les aspects que vous aimez un peu moins ?

Marie Bonnaffé : Ce qui m’anime c’est la découverte et la construction permanentes de choses. Et surtout, arriver à trouver la bonne manière d’en parler pour embarquer les collaborateurs dans l’aventure, sans les contraindre. Chez Chanel, nous faisons les choses avec beaucoup d’humilité, nous ne souhaitons pas les survendre. Tous nos engagements sont basés sur le volontariat. L’objectif est vraiment de donner envie aux personnes d’avancer ensemble. 

Nous avons beaucoup d’entités différentes chez Chanel qui avancent chacune à leur rythme et il faut savoir respecter le rythme de travail de chacun et s’adapter. Chez Chanel, il y a cet engagement sur la qualité, nous aimons créer de belles histoires et les partager. Il y a tellement de belles choses à faire ! Mon poste est une fonction très récente. Il est important de pouvoir mesurer le véritable impact que nous avons auprès de toutes ces organisations avec qui nous travaillons pour pouvoir communiquer dessus. Cela arrivera très vite !  

Clotilde : Nous arrivons à la fin de l’interview, est-ce que vous avez un dernier mot à dire aux étudiants ?

Marie Bonnaffé : J’ai des conseils assez généraux à donner aux étudiants. Restez à l’écoute de vous-même. Mesurez la chance que vous avez de faire de belles études. Réfléchissez bien à votre projet tout en gardant à l’esprit que ce projet n’est pas forcément pour la vie, il évoluera. Je suis persuadée qu’on fait bien les choses quand on s’y sent bien et qu’on est en ligne avec nous-mêmes. On dit beaucoup que les jeunes sont en recherche de sens, mais nous le sommes tous un peu, à n’importe quel âge – je le suis aussi ! Les champs des possibles sont énormes. Développez vraiment vos soft skills au-delà des compétences métier que vous avez, c’est la base sur laquelle les entreprises vont beaucoup recruter demain. Créez des connexions, alimentez votre réseau et entretenez-le d’une bonne manière. Nous comptons sur vous pour nous remuer et sauver cette planète. Créez un monde plus solidaire avec de la bienveillance pour aller toujours vers du mieux. La responsabilité d’impact sociétal d’une entreprise va au-delà de l’environnement. La RSE englobe aussi le social : valorisez la diversité, soyez plus inclusifs, donnez la parole à ceux qui n’osent pas la prendre et construisez tous ensemble à l’image du colibri (NDLR : la métaphore du colibri fait référence à une légende amérindienne qui raconte comment les animaux – à commencer par le colibri – “en faisant leur part” sont parvenus à sauver la forêt qui brûlait).

Par Clotilde Neau et Carole Zheng, journalistes chez Verbat’em