Le pouvoir des mots en économie

Le pouvoir des mots en économie

En 1957, le grand sémiologue français Roland Barthes écrivait Mythologies, ouvrage précurseur, recueil d’anecdotes de la société de consommation apparaissant dans les années 50. Il y expliquait les fondements de ce qu’on appelle aujourd’hui le marketing, soit un mélange de sociologie et de sémiologie. Il y analyse par exemple pourquoi Omo dit de sa lessive qu’elle lave plus blanc que blanc – qu’est-ce que le blanc plus blanc que le blanc ? Il forge un concept, le mythe, qui « est une parole dépolitisée », c’est-à-dire dont le caractère politique est caché. Le mythe explique le monde en le naturalisant, c’est-à-dire en niant systématiquement le caractère historiquement situé des événements et des faits. « Je souffrais de voir à tout moment confondu dans le récit de notre actualité, Nature et Histoire, et je voulais ressaisir dans l’exposition décorative de ce-qui-va-de-soi, l’abus idéologique qui, à mon sens, s’y trouve caché. La notion de mythe m’a paru dès le début rendre compte de ces fausses évidences ».

Sa critique reste d’actualité tant il avait identifié des tendances qui n’ont fait que s’amplifier depuis, particulièrement dans les discours politiques et économiques. Barthes décortiquait comment le mythe fonctionne pour saisir dans quel but il est produit. Le mythe cherche à figer l’ordre social, il est produit par les classes dominantes pour justifier et maintenir leur position. Mythologies est aussi le titre qu’a choisi l’économiste Eloi Laurent pour deux de ses ouvrages. Il commence son court essai comme ceci : « L’économie est devenue la grammaire de la politique. Elle encadre de ses règles et de ses usages la parole publique, dont le libre arbitre se cantonne désormais au choix du vocabulaire, de la rhétorique et de l’intonation ».

Grammaire, c’est aussi le mot qu’a repris, étrangement à son avantage, un candidat à l’élection présidentielle de 2017 devant un journaliste de Médiapart. Ce dernier l’interroge sur son passé dans les hautes sphères financières et son éventuelle collusion avec des intérêts privés. Le candidat s’en offusque et avance au contraire que son passage dans la finance lui permet de connaître « la grammaire du monde des affaires ». Mais pourquoi « le monde des affaires » devrait-il posséder sa propre grammaire ? Ce monde est celui des patrons, des ouvriers, des marchands, des financiers, des boulangers, bref c’est le monde tout court. La science économique se revendique justement de pouvoir expliquer le plus de phénomènes sociaux possibles. Alors, pourquoi la grammaire ordinaire de la langue ne lui suffirait pas ? C’est qu’il y a anguille sous roche. Comme le note alors Romaric Godin dans la Tribune, « pour le candidat en marche, la banque d’affaires permet d’atteindre la vérité économique. Ceci ne signifie rien d’autres qu’une acceptation d’un certain ordre économique, celui mis en place depuis quarante ans, selon lequel la finance dérégulée est le cœur de l’économie. Mais c’est précisément cet ordre […] qui a causé les désordres actuels ». Mon article a justement pour but d’étudier cette grammaire. Pour la déconstruire, il faut la prendre au mot.

Compétitivité

Compétitivité est un premier mot omniprésent dans les débats publics. On lui adjoint parfois le suffixe -coût (compétitivité-coût). Une erreur courante est de confondre compétitivité et productivité, la productivité étant la quantité de biens ou de services produits pour chaque heure travaillée. Par construction, si le temps de travail augmente à production constante, la productivité baisse. Il est donc trompeur de vouloir augmenter la compétitivité en augmentant le temps de travail, car productivité et compétitivité ne mesurent pas la même chose. La productivité est une mesure absolue, alors que la compétitivité est relative, liée à la concurrence. La compétitivité est la capacité à se démarquer dans un environnement concurrentiel donné. Comme le dit Guillaume Duval, le fameux coût de la compétitivité-coût n’est pas seulement un coût, c’est aussi un revenu, celui des travailleurs. Chercher à diminuer ce coût-revenu en toutes occasions conduit à une baisse généralisée de la demande, ce revenu de la communauté que Keynes avait parfaitement analysé durant les années 30 (excluant au départ le profit, il le réintègre plus tard dans ce revenu global). Par exemple, aujourd’hui l’industrie allemande est compétitive par rapport à ses voisines européennes, mais cela ne suffit pas à en faire un modèle à suivre, tant toute la zone est économiquement déprimée à cause de la politique « de compétitivité » menée par l’Allemagne ces dernières années. La compétitivité ainsi entendue est un jeu à somme nulle : ce qui est gagné par l’un est perdu par les autres. Le progrès peut-il se situer dans une compétition toujours plus dure plutôt que dans la loi c’est-à-dire dans la régulation collective ?

De même, on cherche souvent à vérifier l’efficacité-productivité-compétitivité de la dépense publique, sans jamais se pencher sur celle de la dépense privée. Pourtant, bien des dépenses faites par des entreprises privées sont également peu productives (notes de frais inutiles, parachutes dorés pour dirigeants quittant l’entreprise, etc.).

La compétitivité-coût cache aussi que, d’une part, le coût d’une production ne dépend pas que de celui du travail, et d’autre part que la compétitivité a également une composante dite hors coût (qualité des produits, caractéristiques uniques). Cela est aussi vrai à l’échelle nationale : main d’œuvre bien formée, infrastructures modernes et services publics soutenus sont des avantages compétitifs pour un pays. Enfin, parler uniquement des avantages compétitifs, donc des avantages de la compétition, occulte tous les avantages apportés par la solidarité et l’aide mutuelle : les avantages coopératifs. Chercher à tout prix à l’emporter sur les autres peut être délétère pour tout le monde, comme le montre la théorie des jeux, une théorie économique moderne. Selon cette théorie, dans les environnements (compétitifs) que nous connaissons, la coopération permet de sortir du jeu à somme nulle, en faisant gagner tout le monde.

 

Réformes structurelles

Election après élection nous sont présentées des réformes structurelles qui seraient la solution indispensable (donc ne nécessitant pas de discussion politique) aux problèmes du pays (qui ne sont pas forcément mieux définis que cela). L’idée d’optimiser la machine économique pour la faire tourner d’une meilleure façon (entendre, plus compétitive) est évidemment appréciable, encore faut-il définir ce qui serait mieux, en quoi cela serait mieux et comment l’atteindre réellement. Or ces réformes structurelles sont toujours les mêmes : baisse du coût-revenu du travail (les charges éternellement si lourdes), baisse de la dépense publique soutenant l’activité (éternellement inefficace), dérégulation des activités financières, diminution des droits des travailleurs (le lourd code du travail), baisse des allocations sociales (chômage, pensions, maladie). Ce mal-nommé consensus de Washington forme la recette miracle de l’austérité libérale, guérit-tout administrée à tout pays tout le temps.

Ainsi les deux dernières loi travail (2016 et 2017), allant dans le sens de ces réformes structurelles menées depuis 30 ans, ont été vendues comme des lois apportant de nouveaux droits aux employés alors même qu’elles s’appliquaient surtout à en transférer aux employeurs. Le mot même de réforme tend à être perçu comme naturellement bon, alors qu’une réforme, c’est-à-dire un changement, peut parfaitement être une régression sociale, tel qu’on le voit par exemple depuis 2016 en Turquie. L’adjectif structurel est aussi trompeur, car ces lois comme celle dite Macron s’appliquent au contraire à ne pas changer la structure actuelle du capitalisme. En effet, les indicateurs économiques ont dans le passé récent changé à un (seul) moment de tendance tous en même temps, c’était les années 80 avec l’avènement du néolibéralisme de Mme Thatcher et M. Reagan. Ceux qui refusent de voir supprimés les avancées de décennie de lutte sociale (syndicats, travailleurs) sont étiquetés comme archaïques, appartenant au passé : il faut réformer, bouger, sans regarder où on va. L’avenir serait dans les réformes structurelles or ce faisant la possibilité même de discuter de l’avenir nous est enlevée. D’ailleurs, les effets attendus des réformes structurelles sont continuellement repoussés à plus loin, au « long terme ». Pourtant, les infrastructures et la démographie vieillissantes, la santé publique déclinante, la maigre formation des jeunes, toutes conséquences de l’austérité, sont des problèmes tendant plutôt à s’aggraver avec le temps qu’à se résoudre d’eux-mêmes. Des mots forts sont invoqués pour justifier ces réformes : il en va de la survie de la nation, alors qu’année après année, l’austérité tue.