Donald Trump: l’intouchable président?

Donald Trump: l’intouchable président?

Par Elvire Ergmann, membre de Diplo’mates

L’acquittement de Donald Trump le 5 février dernier a renforcé la position du président, et a clôturé la procédure de destitution initiée en septembre. Mais la bataille entre Démocrates et Républicains est loin d’être terminée. Tout se jouera désormais lors de la présidentielle de 2020.

Une procédure qui menaçait le président depuis son début de mandat
Nancy Pelosi lance officiellement la procédure d’impeachement, Erin Scott /REUTERS

Lorsqu’en septembre 2019, des représentants démocrates au Congrès américain envisagent de lancer une procédure de destitution contre Donald Trump, ce n’est pas la première fois, ni même la deuxième. Pourtant, le 45e président des États-Unis n’a pas comparu pour collaboration avec la Russie dans le but d’influencer l’élection présidentielle de 2016, ni même pour entrave à la Justice lorsqu’il limoge le directeur du FBI chargé d’enquêter sur sa campagne. La leader démocrate du Congrès, Nancy Pelosi, elle-même, paraissait avoir renoncé à voir Donald Trump destitué. Mais c’est bien en septembre 2019 que la situation a pris un tournant.

C’est le rapport d’un lanceur d’alerte travaillant à la Maison Blanche et signalant au Congrès une conversation téléphonique entre Trump et son homologue Ukrainien qui va mettre le feu au poudre – et à Washington. Le président des États-Unis aurait exigé, en échange d’une aide militaire, des informations sur les affaires en Ukraine du fils de Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama – et l’un des adversaires de Donald Trump les plus dangereux pour la prochaine présidentielle, en 2020. Les Démocrates pointent aussitôt du doigt l’abus de pouvoir que cet appel représente ; tandis que Donald Trump se fend, comme il en a l’habitude, de tweets furieux à l’encontre du lanceur d’alerte et l’accuse de haute trahison. De leur côté, les Républicains, membres du congrès ou proches collaborateurs de Donald Trump, répètent à qui veut l’entendre que les actions du président sont non seulement légales mais aussi justifiées. Le Congrès, interpellé par le refus du directeur du renseignement, nommé par Trump, de leur transmettre certaines informations – des documents ou des précisions – alors qu’il est tenu de le faire, avance davantage dans ses investigations, et recueille alors suffisamment de témoignages concordants pour déclencher la procédure vers l’impeachement.

Auditions, blocages et bataille médiatique

Le 24 septembre, la lourde machine de la procédure d’impeachement est lancée par Nancy Pelosi. En tant que présidente de la Chambre des représentants, majoritairement démocrate depuis les élections de mi-mandat, elle a, d’après la Constitution, le pouvoir d’instruire l’affaire et de formuler la mise en accusation, alors que le Sénat juge le Président.

Nancy Pelosi accuse Donald Trump d’avoir « trahi son serment, trahi la sécurité nationale et trahi l’intégrité de notre processus électoral »

Les semaines suivantes voient se succéder devant le Comité de Renseignement les premiers témoins, dont une partie renoncent, tandis que l’administration Trump fait barrage : Mike Pompeo, Secrétaire d’État, refuse de produire tous les documents demandés par les Démocrates, et dix-neuf témoins refusent de se présenter devant le Congrès, de leur propre chef, ou parce que la Maison Blanche le leur avait défendu. Au dehors de la Chambre, dans les médias, le président se déchaîne : contrairement au tempérament plus calme de Nancy Pelosi, il enrage, de Twitter aux plateaux de télévision sur lesquels il insulte copieusement tous les Démocrates –qu’ils aient ou non un rôle dans la procédure d’impeachement.

Une mise en marche laborieuse pour un procès court

Donald Trump n’est officiellement mis en accusation que le 18 décembre, près de trois mois après le début de la procédure, pour « abus de pouvoir » et « entrave à la bonne marche du Congrès » : en bloquant systématiquement la production de témoins et de documents devant le Congrès, il a en quelque sorte aggravé son cas.

C’est Adam Schiff, chef de file de la minorité démocrate au Sénat qui ouvre finalement le procès le 16 janvier. Il ne dure que deux semaines. Le réquisitoire de l’accusation occupe à lui seul trois jours, trois jours pendant lesquels Adam Schiff tente sans relâche de convaincre les Républicains de s’élever au-delà des clivages partisans, et évoque un président « dangereux ». « Si la vérité ne compte plus, nous sommes perdus », conclut-il d’une voix teintée d’émotion. Trois jours également où Donald Trump ne cesse de tweeter en évoquant une « chasse aux sorcières ».

“Si la vérité ne compte plus, nous sommes perdus ”
Le juge de la Cour Suprême Américaine John Roberts se prépare à siéger le 30 janvier 2020 (ABC NEWS)

Les Républicains sont restés de marbre. Bien plus, ils bloquent toute tentative de faire intervenir de nouveaux témoins, comme John Bolton, ancien conseiller à la Sécurité de Donald Trump, qui s’est retourné contre son ancien employeur. Les élus du Grand Old Party écument les plateaux de télévision pour convaincre l’opinion que « le président n’a rien fait de mal », selon les mots de ses avocats.

La plaidoirie des avocats de Trump, elle, a été soigneusement calculée pour être médiatique et médiatisée selon les ordres du président. Pas de trop longs discours, un message simple – « le président n’a rien fait de mal » –, et surtout ne pas s’attarder sur le fond – persuader plutôt le public que la procédure de destitution lancé par les Démocrates est un acte politique.

Un procès joué d’avance

Les sénateurs sont, selon la Constitution américaine, juges et jurés. Or, dans la majorité républicaine, beaucoup savent que s’opposer au président leur vaudrait non seulement un retour de bâton et des tweets vengeurs, mais leur aliénerait aussi une partie de leur électorat qui soutient Trump inconditionnellement. Autant dire que voter avec les démocrates en faveur d’une destitution aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers le président ; et il était évident que peu s’y risqueraient. Seul Mitt Romney a osé braver la colère de Trump, les autres estimant que voter contre lui leur vaudrait « de retrouver leur tête au bout d’une pique » selon les mots d’un élu. Avant même les votes, l’issue du procès en faveur de Donald Trump était presque certaine – et les Démocrates en étaient parfaitement conscients. Mais ce procès médiatisé, avec ses coups d’éclats, ses trahisons, ses réquisitoires, n’est, depuis le commencement, pas seulement destiné aux membres du Sénat, mais à l’opinion publique américaine.

L’acquittement de Trump, officiel après un vote de 52 voix contre 48 le 5 février 2020, n’est en réalité qu’une autre étape pour les Démocrates : la sanction véritable, si elle a lieu, se jouera dans les urnes en novembre 2020.

Donald Trump, brandissant la une du « Washington Post », le lendemain de son acquittement. Evan Vucci / AP

Il est toutefois difficile d’estimer comment cette procédure de destitution échouée va affecter les prochaines élections présidentielles. Si les Démocrates doivent désormais faire face à un président lancé à pleine vitesse dans sa campagne, et avec les mains libres depuis son acquittement, il se présentera tout de même avec le « stigmate », selon les mots employés par le Los Angeles Times, d’avoir été destitué par la Chambre des représentants. De même, la défection de Mitt Romney à la dernière minute prive Donald Trump d’un argument qu’il attendait depuis longtemps : l’unité absolue de son propre camp républicain. Impossible en effet pour le président d’affirmer que la procédure a été menée exclusivement par les Démocrates.